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- Lutte ouvrière n°3037
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il y a 70 ans
Pologne 1956 : le soulèvement de Poznan et les conseils ouvriers
En Europe de l’Est l’année 1956 fut celle d’une vague de révolte, dont le point d’orgue fut la révolution hongroise. Mais plusieurs pays furent ébranlés et d’abord la Pologne, où la classe ouvrière fut capable de mettre en place des conseils ouvriers.
La constitution du bloc dit des pays de l’Est était le fruit de l’ordre mondial mis en place à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Après la victoire soviétique à Stalingrad, début 1943, il était devenu clair pour l’impérialisme américain et son allié britannique que la fin de la guerre devait être anticipée. Ils savaient que l’effondrement militaire de l’Allemagne et du Japon pouvait déboucher sur des soulèvements et une vague révolutionnaire. Il fallait donc que, partout, des États et des armées fiables du point de vue des intérêts des vainqueurs soient en place pour maintenir l’ordre.
La présidence américaine de Roosevelt avait su durant la guerre s’appuyer sur l’URSS stalinienne. Une nouvelle Sainte Alliance fut scellée à la fin de la guerre, lors de conférences internationales, dont la plus connue est celle de Yalta, en février 1945, lors de laquelle la bureaucratie stalinienne confirma son rôle de partenaire dans le maintien de l’ordre social au côté des puissances impérialistes. Là où son armée remporterait des victoires, notamment en Europe de l’Est, elle promettait de mettre en place des gouvernements d’union nationale, loin de toute idée de révolution. Ainsi, au fur et à mesure que l’armée soviétique repoussait l’armée nazie, elle prenait bien soin de dissiper les illusions des populations. Fin 1944, elle laissa les insurgés de Varsovie se faire massacrer par les renforts envoyés par Hitler, alors même qu’ils s’étaient soulevés à l’approche de l’armée soviétique, qui attendit, l’arme au pied, leur défaite avant de prendre Varsovie .
Mais le pacte entre l’impérialisme et la bureaucratie soviétique ne pouvait durer. Une fois la peur de la révolution écartée, les États-Unis se retournèrent contre l’URSS. Et, dès fin 1947, le monde entra dans ce qu’on allait appeler la guerre froide. Pour défendre sa mainmise sur les pays où elle était militairement présente, la bureaucratie soviétique mit alors en place des régimes à sa dévotion qui devinrent les « démocraties populaires ».
La politique de la bureaucratie russe n’avait depuis longtemps plus rien à voir avec celle des révolutionnaires de 1917. Même si la situation l’obligeait à nationaliser plus ou moins complètement l’économie dans ces pays, elle mit sur pied des États antiouvriers.De plus, elle ne chercha pas à les unifier économiquement et politiquement. Craignant de ne pas être capable de dominer une telle entité, elle préféra diviser pour régner. Elle n’en voulait pas moins que les dirigeants de ces pays lui soient soumis et elle craignait les tendances nationalistes qui pouvaient s’y développer d’autant plus facilement que la domination de l’URSS apparaissait de plus en plus odieuse aux yeux des populations.
La mort de Staline
Quand Staline mourut le 6 mars 1953, la bureaucratie soviétique perdit l’arbitre suprême qui assurait la stabilité de sa domination. Elle pouvait craindre que sa mort entraîne des mouvements d’émancipation, notamment dans les pays de l’Est. Et, de fait, les premières secousses vinrent vite, d’abord de Tchécoslovaquie. En juin 1953, une grève éclata dans la ville industrielle de Plzen, suivie d’une vague de grèves dans les centres industriels importants du pays, rapidement écrasées par l’armée. Puis, le 16 juin 1953, ce furent les ouvriers du bâtiment des chantiers de la Stalin-Allee à Berlin-Est qui descendirent dans la rue contre l’augmentation des normes de travail. La grève devint insurrection, entraînant tous les travailleurs de Berlin-Est, puis ceux de Leipzig, Rostock et Dresde. La répression fut à la mesure des craintes des dirigeants : 25 000 travailleurs furent arrêtées, 42 condamnés à mort.
Le second événement politique qui secoua le bloc de l’Est fut le Rapport Khrouchtchev prononcé en 1956 au 20e congrès du parti d’Union soviétique. Khrouchtchev, le successeur de Staline, annonça la « déstalinisation ». De fait, les dirigeants de la bureaucratie reniaient Staline pour sauver leur pouvoir. Le rapport, qui devait rester secret, fut connu largement, notamment dans les pays de l’Est, avec d’énormes répercussions.
Le soulèvement de Poznan et l’octobre polonais
C’est en Pologne qu’eut lieu la première explosion sociale. Le 27 juin 1956, 15 000 ouvriers de l’usine de locomotives Staline se mirent en grève pour des augmentations de salaire. Le 28, ils manifestèrent vers le centre-ville où une foule était présente pour une foire internationale. De nombreux participants se joignirent à eux et les slogans se radicalisèrent : « À bas les bonzes ! À bas l’occupation soviétique ! Vive la liberté, le pain et la justice ! » Un groupe de manifestants envahit le siège de la police et s’empara des armes. D’autres attaquèrent le tribunal, la radio. Les prisonniers enfermés par la Sécurité furent libérés par les insurgés. La grève s’étendit à toutes les entreprises de la ville. Les chars russes entourèrent Poznan mais les forces de répression et les chars du pouvoir polonais se chargèrent d’intervenir, tuèrent plus de 50 personnes et en arrêtèrent 2 000.
Cette répression ne mit pas fin à la contestation, qui se propagea à tout le pays. Des assemblées générales se multiplièrent dans les entreprises. En septembre, dans l’usine automobile FSO de Varsovie, à l’initiative de militants de base du Parti ouvrier unifié de Pologne (POUP), le parti au pouvoir, et contre l’avis de la direction régionale, un conseil de délégués ouvriers fut élu. « C’est difficile de dire qu’il s’agissait de quelque chose d’organisé, c’était la spontanéité. Des délégations de diverses entreprises venaient nous voir et c’est ainsi que chez nous s’est mis en place une sorte d’état-major », raconta un de ces militants de base.
Au même moment, la direction du POUP cherchait à prendre ses distances avec la tutelle russe en imposant un changement de dirigeant à la tête de l’État. Elle voulait élire Wladyslaw Gomulka, un ancien dirigeant expulsé du parti, emprisonné en 1949, libéré en 1954 mais toujours en résidence surveillée. Pour la bureaucratie russe, ce simple geste était un affront tel que, le 19 octobre, des membres du Bureau politique et du gouvernement soviétiques, Khrouchtchev en tête, vinrent en Pologne. La garnison russe stationnée dans le pays reçut ordre d’avancer vers Varsovie, où la population était en effervescence. Des ouvriers s’armèrent. Des groupes furent envoyés au-devant des troupes polonaises, d’autres mirent en place des barricades aux entrées de la ville.
Les dirigeants russes préférèrent reculer, acceptèrent la nomination de Gomulka et l’armée fut renvoyée dans ses casernes. Mais les bureaucrates russes ne pouvaient imaginer qu’à peine quelques jours plus tard, en Hongrie, le 23 octobre, la révolution allait éclater.
En Pologne, la nomination de Gomulka évita l’embrasement. Celui-ci savait qu’il avait pu tenir tête à Khrouchtchev grâce à la mobilisation ouvrière mais, en même temps, celle-ci pouvait le menacer. Tout en légalisant les conseils ouvriers, il chercha immédiatement à limiter leur pouvoir. Pendant plusieurs mois, ceux-ci continuèrent à exister. Mais le recul de la mobilisation ouvrière et la défaite de la révolution en Hongrie permirent au pouvoir polonais de réduire de plus en plus leur autorité. En 1958, il finit par les dissoudre car, même s’ils avaient été de plus en plus intégrés à l’État, ils avaient incarné un type de démocratie ouvrière que ni le régime polonais ni la bureaucratie russe ne pouvaient tolérer.