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- Lutte de Classe n°258
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1918-1923 : l’Allemagne en révolution
Allemagne 1918-1923 - Leçons d’une révolution fusillée,
Anne Deffarges, Atlande, 2026.
Après la boucherie de la guerre mondiale et dans le prolongement de la révolution russe d’octobre 1917, la classe ouvrière allemande est elle aussi partie à l’assaut du pouvoir de la bourgeoisie entre fin 1918 et 1923. La profondeur de ces cinq années de révolution et l’histoire complète de son écrasement par l’alliance des officiers réactionnaires de l’armée et des dirigeants du parti social-démocrate (SPD) restent peu connues1.
Le livre d’Anne Deffarges, qui vient de paraître, revient sur ces années cruciales, en prenant le contre-pied de la version sociale-démocrate et officielle de l’histoire, en particulier telle qu’elle est enseignée en Allemagne. Il nous plonge, de manière claire et vivante, aux côtés des militants ouvriers de l’époque, de leur courage et de leurs espoirs, au cœur de leur combat face à la contre-révolution et aux manœuvres incessantes des dirigeants du SPD, alliés à toutes les forces de la bourgeoisie pour désarmer politiquement puis écraser militairement les travailleurs.
L’enjeu des batailles qu’a menées la classe ouvrière à l’échelle de l’Europe après la guerre, c’était l’alternative « socialisme ou barbarie », selon la formule de Rosa Luxemburg. Une victoire prolétarienne en Allemagne, principal pays industrialisé d’Europe, aurait sorti la Russie révolutionnaire de son isolement et ouvert bien des possibilités pour aller vers une économie socialiste. Lénine l’a souvent exprimé, « si la révolution allemande ne vient pas, nous sommes perdus »2.
En Allemagne, la période révolutionnaire, ouverte en novembre 1918 par la révolte des marins, gagna en quelques jours l’armée et les usines ; le pays se couvrit de conseils ouvriers similaires aux soviets de Russie. Ce premier assaut, trahi et réprimé par le gouvernement SPD en janvier 1919, allait rester marqué par l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, les dirigeants les plus connus et influents parmi ceux qui avaient maintenu le drapeau de l’internationalisme ouvrier pendant la guerre.
Cette répression n’a pas clos la période révolutionnaire. En mettant en lumière des ouvrages existants, en s’appuyant sur des travaux récents d’historiens allemands, des écrits politiques de protagonistes non traduits jusque-là, mais aussi sur des témoignages et des romans de l’époque, le livre nous montre, mois après mois, l’évolution de nouvelles couches de travailleurs, jusqu’aux plus opprimés comme les ouvrières ou les femmes au foyer ; par millions, ils s’éveillent à la vie politique, discutent, réfléchissent, s’engagent, s’organisent, combattent. République des conseils ouvriers en Bavière ; insurrections dans plusieurs villes ; armée rouge dans la Ruhr ; puissante grève générale de 1920 qui balaye un coup d’État militaire mais qui, faute d’une direction ouvrière suffisamment lucide et déterminée, cède le terrain aux forces réactionnaires ; année 1923 marquée par la violence de l’occupation française, puis par la montée du péril fasciste et une nouvelle montée révolutionnaire finalement avortée…
Le combat pour construire un parti communiste
Autant de situations variées et complexes auxquelles ont été confrontés les militants du jeune Parti communiste, né en pleine tempête révolutionnaire et décapité une première fois. Le livre expose les différents problèmes qui se sont posés à lui, et en particulier comment la répression, puis l’isolement et plusieurs décisions erronées jusqu’en 1921 l’ont empêché de sélectionner une direction capable de mener la classe ouvrière jusqu’à la prise du pouvoir. Même si ces militants ont cherché leur inspiration dans la politique couronnée de succès du Parti bolchevique et trouvé le soutien de l’Internationale communiste, fondée en 1919 – dont le rôle est surtout décrit après l’année 1921 – une telle direction ne pouvait être forgée de l’extérieur.
Ce parti, le plus puissant parti communiste ayant existé en dehors de l’Union soviétique avant la Deuxième Guerre mondiale, n’avait rien à voir avec ce que seront ensuite les partis stalinisés : parti vivant et dynamique, il s’enracinait de plus en plus dans les usines, regroupant les ouvriers qui se détournaient de la social-démocratie, et comptant jusqu’à des centaines de milliers de membres.
Appareil d’État et SPD main dans la main pour écraser la révolution
Le camp d’en face, celui de la bourgeoisie et de son appareil d’État rallié à contrecœur à la République en 1919, a montré de quelle sauvagerie il est capable lorsqu’il craint de perdre le pouvoir : avec la complicité active et répétée des dirigeants du SPD, l’armée, alliée à des milices réactionnaires, les corps francs, a multiplié exécutions sommaires et massacres, et envoyé, comme le raconte ce livre, les premières bombes aériennes de l’histoire sur les quartiers ouvriers de Berlin en mars 1919. La justice aussi s’est acharnée : interdictions régulières de la presse communiste, arrestations, condamnations de militants à des années de prison, voire à la mort comme le jeune dirigeant Eugen Leviné, qui a jeté à la tête de ses juges : « Nous autres communistes sommes tous des morts en sursis. […] Vous pouvez bien me tuer, mes idées continueront à vivre ! »
Le camp des exploiteurs n’aurait pas pu vaincre sans la trahison du parti social-démocrate (SPD) : ce grand parti ouvrier, profitant du crédit gagné par des générations de militants, à la tête de dizaines de journaux, de coopératives, de syndicats, avait déjà fourni à la bourgeoisie des propagandistes patriotes en 1914. Puis ses dirigeants les plus droitiers, les Ebert et Noske, se sont portés à la tête de la révolution de novembre 1918 pour mieux la désarmer, puis organiser et assumer eux-mêmes sa répression sanglante. Quant aux autres, en particulier Karl Kautsky, regroupés dans le Parti social-démocrate indépendant, ils ont été complices des massacres par leurs tergiversations et leurs positions hypocrites incessantes. Dans cette période où les classes sociales s’affrontaient directement pour le pouvoir, ces faux amis des travailleurs ont offert une planche de salut aux capitalistes.
L’humanité a payé l’échec de la révolution allemande par le maintien du capitalisme et de l’impérialisme, et par plus d’un siècle de barbarie supplémentaire. Réfléchir à ses causes et tenter d’en tirer les leçons pour l’avenir est essentiel dans cette période où l’évolution du monde capitaliste est plus que jamais marquée par les crises et les guerres.
5 septembre 2026
1 Deux ouvrages importants et engagés ont été publiés en français : Pierre Broué, Révolution en Allemagne (1917-1923), Les Éditions de minuit, 1971 ; Chris Harman, La révolution allemande 1918-1923, La Fabrique, 2015 (édition originale, 1982).
2 Lénine, « Discours au VIIe congrès extraordinaire du PC (b) R » (6-8 mars 1918).