- Accueil
- Lutte de Classe n°258
- Cuba étranglée par l’impérialisme américain
Cuba étranglée par l’impérialisme américain
Depuis janvier 2026, Cuba est poussée vers l’abîme par le blocus et les sanctions imposés par les États-Unis. Ces derniers, au nom de la liberté des Cubains, les affament, les privent d’énergie, d’eau, de transports et de soins. Pourquoi l’impérialisme américain s’en prend-il à une île pauvre qui ne le menace pas ? L’offensive actuelle prolonge 67 ans d’hostilité à la révolution cubaine. Elle s’inscrit aussi dans la volonté des États‑Unis de rester la puissance dominante dans le monde, surtout face à la montée de celle de la Chine. Cet article revient sur les conséquences et les fondements de cette offensive.
Le 4 janvier dernier, au lendemain de la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par l’armée américaine, Trump déclarait Cuba « prête à tomber ». Le coup de force au Venezuela, destiné à imposer un régime aux ordres, servait aussi d’avertissement aux États qui refusent de s’aligner sur Washington, en particulier dans ses arrière-cours latino-américaine et caribéenne. Désormais, proclamait Trump : « La domination américaine sur l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question. » Le régime cubain, qui a rompu avec cette domination plus que nul autre dans la région, était désigné comme la prochaine cible.
La mise sous tutelle du Venezuela a immédiatement privé Cuba de sa principale source extérieure de pétrole. Puis les menaces américaines de surtaxes contre les autres fournisseurs, notamment le Mexique, qui l’approvisionnait par sa compagnie Pemex, ont achevé d’imposer à Cuba un blocus pétrolier presque complet.
La pression est aussi militaire : moyens navals et aériens dans la Caraïbe, vols de surveillance et scénarios d’intervention évoqués publiquement. L’usage de la force n’est pas exclu. Mais si Pemex, des groupes hôteliers espagnols ou des armateurs comme le français CMA CGM cessent leurs opérations à Cuba, c’est par crainte des sanctions et de perdre l’accès au marché ou au système financier des États‑Unis. C’est là que réside en premier lieu la puissance de l’impérialisme états-unien, capable d’imposer sa loi bien au-delà de ses frontières.
Cuba est ainsi asphyxiée. Avant le blocus, sa production pétrolière ne couvrait que 40 % de ses besoins. Washington n’a autorisé qu’un seul tanker russe, en mars, à livrer l’équivalent d’une douzaine de jours de consommation. Les États‑Unis décident aussi quelles entreprises peuvent introduire et utiliser du pétrole à Cuba. Ces volumes importés des États‑Unis, faibles au regard des besoins, alimentent un marché privé inaccessible à la majorité, tant les prix se sont envolés.
Pour la population cubaine, des conséquences dramatiques
Pour une minorité de spéculateurs et d’intermédiaires, le blocus se transforme en bonne affaire ; pour la majorité des Cubains, c’est une catastrophe. L’arrêt des livraisons d’hydrocarbures a frappé un réseau électrique épuisé, aux centrales thermoélectriques vieillissantes, sujettes à de fréquentes avaries. Depuis le début de l’année 2026, Cuba a subi six pannes nationales, dont quatre en juillet et août. En dehors même de ces effondrements, les coupures sont chroniques et massives : 20 ou 22 heures par jour, ou même plusieurs jours d’affilée.
Sans pétrole ni électricité, toute la vie est bouleversée. Les compagnies aériennes ont supprimé l’essentiel des vols, achevant de ruiner le tourisme et les rentrées de devises nécessaires aux importations. Pompes à eau, camions-citernes, tracteurs, chambres froides et transports publics sont mis à l’arrêt. Les ordures s’accumulent dans les rues. Les hôpitaux économisent le diesel de leurs générateurs, annulent opérations et traitements, et doivent se passer de respirateurs et d’autres équipements endommagés par les délestages. Dans les campagnes, des récoltes sont perdues faute d’irrigation ou pourrissent sur place faute de transport.
Ainsi, pour de nombreux Cubains, ne faire qu’un seul repas par jour est devenu habituel. À l’hôpital, il devient ordinaire de risquer sa vie, à cause des coupures d’électricité ou de la pénurie de médicaments et d’instruments élémentaires, que les malades doivent souvent apporter eux-mêmes.
Washington le sait parfaitement. En avril 1960, Lester Mallory, responsable du département d’État pour les affaires interaméricaines, insistait déjà pour que « tous les moyens possibles soient mis en œuvre rapidement pour affaiblir la vie économique de Cuba » afin de « réduire les salaires » et « de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement ». Étrangler la population pour viser un régime jugé contraire à ses intérêts : telle est la méthode politique des États‑Unis contre Cuba.
Avant 1959, Cuba sous la coupe des États‑Unis
Nombre de capitalistes américains, petits et grands, de l’agroalimentaire, de l’immobilier, du tourisme, tournent leurs regards vers Cuba, dont ces bourgeois de Floride qui, issus de l’exil cubain, s’imaginent revenir en héros sur l’île, à condition de pouvoir y rafler la mise. Mais ce n’est pas d’abord pour de possibles affaires que Cuba, île pauvre aux ressources limitées, est visée. C’est parce que, depuis 1959, elle a échappé à la tutelle de l’impérialisme américain et a résisté à toutes ses tentatives pour la remettre au pas.
Cette tutelle était ancienne. En 1898, l’intervention des États‑Unis dans la guerre d’indépendance cubaine contre l’Espagne – au nom déjà « de la liberté du monde » contre « la tyrannie » – se termina par l’occupation militaire de l’île. Puis l’amendement Platt, imposé à la Constitution cubaine de 1901, donna aux États‑Unis le droit d’intervenir militairement à Cuba, leur garantit de disposer de bases navales sur l’île, dont Guantánamo, et leur permit de contrôler les décisions du gouvernement cubain sur la dette et en matière de traités internationaux.
Les États‑Unis étendirent ensuite leur domination non seulement à l’économie sucrière, mais aussi aux terres, aux mines, à l’électricité, aux banques et aux transports. La suppression de l’amendement Platt en 1934 n’y changea rien. Jusqu’à son renversement en 1959, Fulgencio Batista dirigea un pays transformé en une semi-colonie du capital financier des États‑Unis. Cette dépendance donna sa forme à l’État cubain : une dictature policière brutale, corrompue et dévouée aux intérêts de ses maîtres capitalistes américains.
L’affront de la révolution castriste
Le 1er janvier 1959, la guérilla de Fidel Castro renversait Batista, haï de tous. Le programme de Castro n’avait rien de socialiste : réforme agraire, libertés politiques, développement économique et indépendance nationale. Au pouvoir, Castro chercha d’abord un accord avec les États‑Unis. Mais leur intransigeance poussa le nouveau pouvoir à se radicaliser. Dès mars 1960, la CIA mettait en œuvre un programme secret visant à renverser le régime, tandis que la domination du capital états‑unien était utilisée pour paralyser Cuba. Mais Castro ne céda pas. L’escalade le mena à prendre les mesures nécessaires pour défendre l’indépendance de l’île : les propriétés américaines furent nationalisées, puis la bourgeoisie cubaine – déjà en grande partie exilée avec ses capitaux aux États‑Unis – fut pour l’essentiel expropriée.
Populaire, la révolution permit des transformations d’ampleur. La réforme agraire mit fin aux grands domaines. L’analphabétisme fut vaincu. Cuba devint l’un des pays les moins inégalitaires d’Amérique : l’alimentation de base était assurée, et les niveaux d’éducation et de santé devenaient comparables à ceux des pays riches.
Pour les États‑Unis, le crime de Cuba ne résidait pas d’abord dans les expropriations ou l’alliance avec l’URSS, qui ne vinrent qu’ensuite. L’intolérable était la révolution elle-même et son immense retentissement. Dans une Amérique latine et une Caraïbe misérables, où nombre de dictatures étaient soutenues par les États‑Unis, elle avait chassé le sanguinaire Batista. Elle avait montré à des millions d’opprimés qu’il était possible de relever la tête, de recouvrer leur dignité, de tenir tête à l’impérialisme et, en rompant avec son pillage direct, d’échapper en partie aux conséquences de la misère.
Les États‑Unis n’allaient jamais l’accepter. Invasion, sabotages, embargo, sanctions, isolement diplomatique ou ouvertures limitées : les méthodes ont varié, mais l’objectif de remettre Cuba sous tutelle est resté. La politique de Trump s’inscrit dans cet héritage, fait de contraintes brutales et de marchandages, contre une société cubaine affaiblie de longue date.
Une révolution de libération nationale
La révolution cubaine ne fut ni ouvrière ni socialiste. La guérilla castriste était dirigée par de jeunes intellectuels nationalistes radicaux, s’appuyant sur la paysannerie pauvre. La classe ouvrière n’apparut jamais comme une force politique indépendante, une éventualité contre laquelle Castro et les siens cherchèrent toujours à se prémunir. L’État issu de la révolution était un État bourgeois, capable de s’opposer à l’impérialisme, mais soustrait au contrôle des travailleurs et des masses pauvres. Les nationalisations ne changèrent pas cette nature. La concentration de l’économie entre les mains de l’État lui donna seulement des moyens pour suppléer à l’incapacité de la bourgeoisie locale et tenir face à l’impérialisme.
Castro attendit plus de deux ans après la chute de Batista pour proclamer la révolution « socialiste » et se découvrir « marxiste-léniniste ». L’idéologie stalinienne du « socialisme dans un seul pays » convenait à un régime cherchant à préserver l’indépendance de son État. Pour y réussir, l’existence de l’URSS, qui échangeait ses hydrocarbures contre du sucre cubain à des conditions intéressantes, fut décisive. Mais Cuba n’en restait pas moins otage des rapports de force entre grandes puissances. La crise des missiles de 1962 le montra, et surtout son règlement, sur lequel Cuba n’eut aucun mot à dire.
Depuis la « période spéciale », le retour du marché
L’effondrement de l’URSS en 1991 ouvrit une nouvelle séquence. La disparition du pétrole, des crédits, des débouchés et des produits du bloc soviétique, fit disparaître certaines des conditions indispensables qui avaient permis à la population cubaine de vivre, sinon toujours bien, du moins mieux que dans la plupart des pays de la région. Des pièces détachées aux produits de consommation courante, tout manquait désormais. Ces années, connues comme la « période spéciale », furent terribles.
Toujours soumis à l’embargo américain, le régime chercha à survivre en se tournant davantage vers le marché mondial : la légalisation du dollar, le développement du tourisme et la création de coentreprises avec des capitaux étrangers en furent le prix. Le tourisme puis, de plus en plus, la vente de services médicaux à l’étranger, firent entrer l’essentiel des devises qui évitèrent l’effondrement total ; s’y ajouta, à partir de 2000, le soutien apporté par les livraisons de pétrole vénézuélien à des conditions favorables.
Mais ces mesures engendrèrent des inégalités sociales entre ceux qui avaient accès aux dollars (par les versements de l’étranger, par les liens avec le tourisme ou les entreprises mixtes) et ceux ne disposant que de leurs salaires ou pensions payés en pesos cubains, dont la valeur relative n’a cessé de baisser.
Sous Raúl Castro dans les années 2010, et plus encore après l’effondrement du tourisme pendant la crise du Covid, le régime relança et approfondit les réformes dans la même voie, pour les mêmes effets sociaux, élargissant encore la place du secteur privé et des investissements étrangers. En 2021, les entreprises privées, alors limitées à 100 salariés, furent légalisées. Elles sont plus de 15 000 aujourd’hui, et le secteur privé emploie désormais un tiers des travailleurs.
Les travailleurs payent, une minorité s’enrichit
Tout en favorisant la petite et moyenne bourgeoisie, le régime fait peser sur les travailleurs l’essentiel du poids de l’embargo et de ses réformes : suppression de centaines de milliers d’emplois publics, dégradation brutale du système de santé, effondrement de la production agricole, inflation (officiellement + 21 % sur les douze derniers mois, sans doute plutôt + 60 à 70 %). Depuis 2018, la mortalité infantile, qui était alors comparable à celle de la France, a été multipliée par 2,5. Cuba importe désormais près de 80 % de son alimentation, jusqu’au sucre, depuis les États‑Unis. Le panier universel de rationnement, bientôt supprimé, est depuis longtemps dérisoire – une situation aggravée par l’intensification des détournements vers le marché noir, les restaurateurs privés et la consommation touristique.
La dollarisation approfondit encore les inégalités. Les magasins privés ou réservés aux achats en dollars offrent des produits introuvables ailleurs, hors de portée des travailleurs payés en pesos. Un salaire étatique mensuel ne paie plus que deux à trois douzaines d’œufs. Alors, comme bien d’autres travailleurs du public, des dizaines de milliers de soignants ont quitté les hôpitaux. Certains se sont tournés vers des activités privées mieux rémunérées, comme chauffeur de taxi ou cafetier. D’autres s’exilent : un à deux millions de Cubains en cinq ans, de 10 à 20 % de la population.
En même temps, les réformes ont fait apparaître une minorité de patrons, importateurs et détenteurs de dollars vivant confortablement. Des commerces privés proposent foie gras importé de France ou bœuf de Kobe à 200 dollars le kilo ; des pick-up Toyota à 50 000 dollars trouvent preneurs. Ce milieu n’est pas séparé des sommets de l’État. Souvent, ces nouveaux riches se recrutent parmi les proches de hauts dirigeants ; les infrastructures de groupes publics s’avèrent bien utiles aux affaires familiales. Raúl Guillermo Rodríguez Castro, petit-fils de Raúl Castro, l’un des interlocuteurs de Washington depuis février, est lui-même connu pour son goût du clinquant et des marques de luxe. L’égalitarisme social qui avait distingué Cuba des autres pays pauvres de la région appartient au passé.
Où va le régime cubain ?
Sous la pression américaine et celle de la crise, le régime accélère dans une voie ouverte depuis longtemps. En juin, l’Assemblée nationale a voté 176 mesures visant à élargir la place du capital privé, parmi lesquelles la fin du monopole d’État du commerce extérieur et l’ouverture accrue aux capitaux cubains et étrangers dans les entreprises publiques, qui pourraient être privatisées ou démantelées. Dès juillet, des secteurs essentiels leur ont été ouverts : stations-service, ports, pharmacies, maisons de retraite, collecte des déchets, énergie ou activités minières et pétrolières.
Le président cubain, Miguel Díaz-Canel, invoque les modèles chinois et vietnamien, toujours au nom du socialisme. En réalité, il ne s’agit pas plus d’aller vers le socialisme que d’en sortir. Tout en conservant le monopole du pouvoir politique, le régime entend favoriser l’accumulation capitaliste privée, aux dépens des travailleurs. Il cherche un compromis avec Washington qui lui permettrait de préserver son rôle dans le partage entre hauts bureaucrates, nouveaux bourgeois et capitaux étrangers. Fin août, Díaz-Canel disait le dialogue au point mort, mais la pression américaine pousse le régime dans la voie de l’accommodement. Le blocus et les sanctions frappent le plus durement la population, mais ils tarissent aussi les rentrées de devises de l’État et de GAESA, le conglomérat contrôlé par l’armée qui concentre les secteurs les plus rentables, tels que les hôtels, les ports, les magasins, les banques et le contrôle des devises, d’une économie presque à l’arrêt.
L’assise sociale du régime s’est aussi considérablement rétrécie. Les manifestations de juillet 2021, suivies d’environ 1 500 arrestations, de même que, depuis le printemps, les rassemblements de contestation encore dispersés mais répétés, montrent qu’une explosion de colère est possible. Faute d’organisation politique prolétarienne, elle pourrait s’exprimer sous une forme « dégagiste » et risquerait d’être exploitée par des milieux d’opposants se voulant libéraux et démocrates. Ceux-ci, sans avoir encore d’existence véritable dans la société, se sont développés dans le milieu des nouveaux riches de La Havane, notamment parmi les intellectuels et artistes qui y ont leurs entrées. Le cas échéant, ils pourraient aussi offrir de nouveaux interlocuteurs aux États‑Unis.
Mais les rapports de force qui déterminent l’avenir de Cuba dépassent de loin l’île : ils s’inscrivent dans la volonté de l’impérialisme américain de réaffirmer sa domination sur « l’hémisphère occidental ».
cuba, au coeur d’une offensive qui la dépasse
Après la disparition de l’URSS, l’Amérique latine et la Caraïbe avaient reculé dans les priorités des États‑Unis, tournées vers le Moyen-Orient, l’Europe orientale et l’Asie. Les États‑Unis, qui avaient multiplié les interventions militaires en Amérique latine jusqu’à Haïti en 1994, n’y avaient plus mené d’opération comparable, hors Haïti, avant les frappes aériennes de 2025 dans la Caraïbe puis la capture de Maduro. Le continent est revenu au premier plan de leurs préoccupations en raison de la concurrence croissante de la Chine, devenue l’un des principaux partenaires commerciaux de la plupart des pays de la région, et le premier de sept d’entre eux. Les capitaux états‑uniens restent largement dominants, mais les entreprises chinoises ont pris des positions dans les ports, les réseaux électriques, les télécommunications et les minerais, donnant aux gouvernements de ces pays des marges que les États‑Unis veulent réduire. La National Security Strategy publiée fin 2025 affiche ainsi l’objectif du « rétablissement de la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental » et remet au goût du jour la doctrine Monroe : les États‑Unis revendiquent leur chasse gardée, cette fois contre la Chine. Le blocus de Cuba, la capture de Maduro, les frappes dans la Caraïbe, les pressions sur le Panama et le Mexique, les efforts pour évincer les entreprises chinoises des infrastructures stratégiques relèvent d’une même politique. Trump ne l’a pas inventée, il l’exprime avec la brutalité qu’exige aujourd’hui la défense de la suprématie américaine.
Washington a également favorisé les dirigeants de droite et d’extrême droite qui, tel Javier Milei en Argentine, ont gagné douze des quinze dernières élections présidentielles en Amérique latine, et voudrait maintenant en tirer parti. En mars, au sommet Shield of the Americas (Bouclier des Amériques), Trump a montré le degré de subordination qu’il entend leur imposer. Mais même Milei n’est pas pressé de sacrifier des relations profitables avec la Chine, notamment dans le secteur du lithium. L’enjeu est aussi le contrôle des ressources et des chaînes d’approvisionnement. Outre le pétrole du Venezuela, la région compte certaines des plus importantes réserves de cuivre, de lithium, de nickel et, à Cuba, de cobalt, des métaux indispensables aux batteries, aux centres de données, aux réseaux, à l’aéronautique et aux armements modernes.
Vers le rétablissement de la tutelle des États‑Unis ?
Tandis qu’ils exercent et accentuent la pression économique et militaire, les États‑Unis cherchent à remporter une victoire politique à Cuba. En août, la CIA a augmenté les ressources qu’elle consacre à l’exploitation des fractures au sein de l’État cubain. L’idéal pour Washington serait de trouver au sein du régime un équivalent de Delcy Rodríguez, hier numéro deux de Maduro, aujourd’hui présidente par intérim et commis des États‑Unis au Venezuela.
Les capitalistes américains, eux, commencent à se placer. En mai, les sanctions américaines ont poussé le groupe canadien Sherritt à suspendre, après 32 ans, sa participation à l’exploitation des mines de nickel et de cobalt de Moa, à l’est de Cuba. Des capitaux liés aux États‑Unis, et notamment à un proche de Trump, Ray Washburne, se disputent maintenant ses actifs. Les sanctions servent aussi à chasser des concurrents et à préparer un nouveau partage. Nul besoin d’un nouvel amendement Platt : les capitalistes américains, protégés par leur État, sauront y rafler ce qu’ils jugeront rentable. Pour certains bureaucrates de haut rang et nouveaux bourgeois cubains, associés ou intermédiaires potentiels, une telle issue serait prometteuse.
Pour les travailleurs et les masses populaires de Cuba, il n’y a à en attendre ni liberté ni prospérité. Il en irait comme ailleurs en Amérique latine et dans la Caraïbe, où la domination impérialiste signifie toujours la misère, les inégalités vertigineuses, la violence des cartels et des États, et l’exode chaque année de millions de personnes. Même Porto Rico, pourtant territoire des États‑Unis depuis sa conquête en 1898, connaît des coupures répétées d’eau et d’électricité, après des décennies de sous-investissement.
Si les États‑Unis arrivaient à leurs fins, ils achèveraient de liquider une part de ce que le caractère populaire et radical de la révolution cubaine avait permis d’arracher. La santé, l’éducation et les autres services étatiques sont aujourd’hui très dégradés, mais leur organisation à l’échelle de l’île, le haut degré de formation de nombreux travailleurs et le principe d’un accès pour tous constituent encore une base de progrès. Leur caractère étatique n’a jamais donné le socialisme, mais leur démantèlement au profit du marché serait un recul.
Ainsi, le régime issu de la révolution castriste n’a jamais été si proche d’en devenir le fossoyeur. Différentes combinaisons restent possibles et l’issue est incertaine. Mais même sans cela, pour la population, le pire est peut-être encore à venir. En prolongeant un blocus qui affame et tue déjà, les États‑Unis sont prêts à risquer l’effondrement total de Cuba, sans exclure d’éventuels frappes, bombardements, voire une invasion militaire, qui engendreraient un chaos sanglant. L’impérialisme a en tout cas montré bien des fois que de telles catastrophes n’étaient pas de nature à l’arrêter.
Cuba, un nouvel avertissement
L’enjeu, cependant, dépasse le sort de l’île. Après le Venezuela, faire céder Cuba, qui a résisté à treize présidents américains, servirait de nouvel avertissement à tout le continent. Un succès, particulièrement avant les élections de mi-mandat en novembre, offrirait aussi au gouvernement des États‑Unis l’occasion d’étayer l’idée que, malgré le résultat désastreux de son intervention en Iran, son agressivité est payante.
C’est aussi à la justifier que sert la campagne de l’administration américaine présentant Cuba comme « une menace extraordinaire ». L’île est accusée d’abriter l’espionnage chinois et russe, de se rapprocher militairement de l’Iran, de soutenir le terrorisme, d’entretenir un vaste réseau d’influence au sein de la gauche américaine et d’être « la capitale du communisme du 21e siècle ». Cuba serait même liée aux mobilisations contre la police de l’immigration américaine, l’ICE, qui ont fait reculer l’administration Trump à Minneapolis en début d’année. Une île ruinée est transformée en danger intérieur pour justifier l’usage de la force à l’extérieur et désigner comme ennemis ceux qui contestent la politique des États‑Unis.
Ainsi, politique intérieure et internationale se durcissent simultanément, procédant d’une même offensive de l’impérialisme américain à l’échelle du monde pour maintenir sa suprématie. Car si les États‑Unis restent dominants, ils voient la Chine progresser. Guerre commerciale, sanctions, contrôle des matières premières et des voies de circulation, réarmement et interventions militaires sont autant de formes de cette offensive, et celle contre Cuba en fait partie.
Les communistes révolutionnaires ne peuvent que souhaiter un échec de l’offensive de l’impérialisme américain contre Cuba. Cela n’implique aucun soutien politique au régime cubain. La révolution de 1959 avait montré qu’une population pauvre pouvait renverser une dictature protégée par la première puissance mondiale et arracher de profondes transformations. Son histoire montre aussi les limites d’une révolution restée sur le terrain du nationalisme bourgeois, dont la classe ouvrière n’a jamais pris la direction.
L’avenir reste à écrire et le dernier mot n’appartiendra ni à Trump ni aux héritiers de Castro. Les travailleurs et les masses pauvres de Cuba ont montré de quelles ressources ils étaient capables. Les leçons de la révolution cubaine doivent être tirées. Elle a pu briser la tutelle directe des États‑Unis, mais un petit pays pauvre ne pouvait rattraper les États concentrant capitaux, industrie, technologie et finance. Une révolution ouvrière se serait heurtée aussi à ces limites, mais n’aurait pas fait du développement national son horizon, ni cherché sa place dans l’ordre impérialiste. Elle aurait cherché l’issue dans l’extension internationale de la révolution, en faisant tout pour s’appuyer sur la classe ouvrière de la Caraïbe, de l’Amérique latine et des États‑Unis. Ni Castro ni même Guevara n’ont suivi cette voie. Leur politique nationaliste radicale a mené la révolution cubaine dans une impasse. Pour aller jusqu’au bout du combat contre l’impérialisme, la classe ouvrière doit prendre elle-même le pouvoir et inscrire son combat dans celui des travailleurs de tous les pays pour abattre ce système international d’oppression. Car c’est seulement à cette échelle que peut s’ouvrir une voie vers le socialisme.
1er septembre 2026