Espagne, la gauche au gouvernement du capital 13/09/2026 2026 Lutte de Classe /medias/mensuelnumero/images/2026/09/une_258-c.jpg.484x700_q85_box-11%2C0%2C1372%2C1968_crop_detail.jpg 2026-09-13

Espagne, la gauche au gouvernement du capital

Régularisation des sans-papiers, soutien affiché à la Palestine, opposition à Trump : le gouvernement de Pedro Sánchez en Espagne entend incarner une gauche capable de conjuguer réformes sociales et résistance aux courants réactionnaires. Si cette orientation tranche effectivement avec celle de nombreux gouvernements occidentaux, le « réformisme » des socialistes espagnols est du même ordre que celui d’autres partis dits socialistes ou sociaux-démocrates en ce début du 21e siècle : mis à part quelques mesures sociétales, les réformes répondent avant tout aux besoins du patronat.

Pedro Sánchez et son parti, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), sont arrivés au pouvoir en 2018, après avoir mis en minorité le gouvernement du Parti populaire (PP), qui incarnait une droite héritière du franquisme et ennemie déclarée des travailleurs. Sous le gouvernement de Mariano Rajoy (2011-2018), des coupes budgétaires importantes avaient été réalisées dans les dépenses sociales, le droit du travail avait été attaqué massivement et des lois répressives avaient été mises en place, comme la « loi bâillon » dirigée contre les mouvements sociaux. Le gouvernement de Rajoy succédait lui-même à un gouvernement socialiste – celui de José Luis Rodriguez Zapatero, Premier ministre de 2004 à 2011 – qui avait déjà commencé à faire payer la crise aux travailleurs par le recul de l’âge du départ à la retraite, des suppressions d’aides sociales, une loi travail qui facilitait les licenciements, etc.

Plusieurs mouvements sociaux avaient surgi, dans les années 2010, pour s’opposer aux conséquences de la crise et aux politiques antiouvrières menées tant par la gauche que par la droite. Le plus important avait été celui du 15-M, connu hors d’Espagne comme celui des Indignados (les Indignés), en 2011. Pendant des mois, des jeunes et des moins jeunes révoltés s’étaient rassemblés sur les principales places des villes du pays, mettant en cause le fonctionnement d’une société qui ne sert qu’aux riches.

Quelques années plus tard, une nouvelle force politique a canalisé ce mécontentement vers les urnes en copiant un slogan de l’Américain Obama, « Yes we can », en espagnol, Podemos « Nous pouvons ». Son dirigeant de l’époque, Pablo Iglesias, misait sur le rejet du bipartisme et reprenait le slogan des manifestations : « PSOE-PP, c’est la même m… ». Si Podemos et Iglesias se réclamaient des mouvements de contestation, pour eux le changement devait venir des institutions et d’un nouveau personnel politique qui « ferait de la politique autrement ». En réalité, plus Podemos gagnait du poids politique, plus ses dirigeants donnaient des gages de responsabilité à la bourgeoisie en diluant leur programme. N’ayant jamais réussi à doubler le PSOE, le parti a finalement été la cinquième roue du carrosse dans le deuxième gouvernement de Pedro Sánchez, de 2020 à 2023. Puis c’est un autre avatar de la gauche radicale, la plateforme « citoyenne » Sumar, qui a pris cette place. Sa dirigeante Yolanda Díaz, membre du Parti communiste, est toujours vice-présidente du gouvernement et ministre du Travail.

Podemos, Sumar et leurs satellites de la gauche dite radicale ont toujours justifié leur présence au gouvernement au prétexte qu’elle obligeait le PSOE à mener une politique « vraiment de gauche ». En réalité, ils ont assumé les attaques contre les travailleurs imposées au gouvernement par la bourgeoisie, confrontée à la crise de son système, et ils ont aidé à les faire passer en permettant aux gouvernements de coalition successifs de se présenter comme les plus progressistes de l’histoire.

Au cours de ces huit années, la politique des gouvernements successifs de Sánchez a consisté à prendre des mesures « sociétales » progressistes, du moment que celles-ci ne mettaient pas en cause le parasitisme et la soif de profit des capitalistes et qu’elles aidaient à faire accepter la crise aux travailleurs. Le grand mérite de Sánchez aux yeux de la bourgeoisie est d’avoir réussi à maintenir cet équilibre précaire… au moins tant que l’aggravation de la crise ne le fait pas basculer.

La politique sociale de Sánchez

La gauche a pris dans le domaine social toute une série de mesures ; notamment l’augmentation du salaire minimum qui est passé en Espagne de 735 euros brut par mois en 2018 à 1 221 euros brut en 2026. Elle y a ajouté la création d’un Revenu minimum vital pendant la pandémie, des aides au transport et à la culture pour les jeunes, etc.

Sous la pression des mouvements féministes qui ont rassemblé des millions de personnes dans des manifestations à la fin des années 2010 et jusqu’à récemment, une législation considérée comme parmi les plus progressistes du monde a vu le jour. Les manifestations féministes avaient envahi les rues après l’affaire de « la Meute », un viol collectif commis en 2016 par un groupe organisé. Les coupables avaient été condamnés deux ans plus tard à des peines légères, la loi ne considérant pas cette agression comme un viol parce que la victime était alcoolisée ! La loi portée par Podemos a au moins permis de rendre théoriquement impossible le renouvellement d’un tel verdict.

Il reste que ces politiques n’ont pas enrayé l’aggravation des difficultés sociales ; pire, elles l’ont accompagnée. Rapporté au coût de la vie, et en particulier du logement, le salaire minimum ne permet pas de vivre correctement aujourd’hui, surtout dans les grandes villes comme Madrid où en moyenne 70 % du salaire est consacré au loyer. Le secteur immobilier est particulièrement touché par la spéculation.

Et puis la hausse du salaire minimum ne signifie pas une hausse parallèle des salaires, ni même des bas salaires. Le salaire minimum ne concernait que 3,5 % des salariés à temps plein en 2018, contre 12,7 % en 2024. Plus encore qu’en France, le salaire minimum a surtout rattrapé les bas salaires, qui se retrouvent au minimum.

Le chômage a diminué jusqu’à des niveaux comparables à ceux d’avant la crise de 2008. Mais la contrepartie est que de nombreux travailleurs font plus de 40 heures par semaine, pour un salaire qui permet à peine de survivre, voire cumulent plusieurs emplois. Une grande partie des emplois créés sont précaires ; l’hôtellerie-restauration en est un exemple, un secteur qui exploite beaucoup de saisonniers, soumis à des horaires fractionnés et insuffisamment payés.

Même en termes de politiques « sociales » les rapports de domination économique demeurent. Pendant que certaines mesures symboliques sont mises en avant, les grands groupes espagnols accumulent des profits record. Selon le journal El País, les entreprises espagnoles n’ont jamais gagné autant d’argent qu’en 20251. La banque Santander aurait réalisé 14 milliards de bénéfices, suivie de la banque BBVA (10 milliards) et de l’énergéticien Iberdrola (6 milliards).

La croissance économique espagnole souvent vantée repose surtout sur des salaires faibles et sur les bénéfices des réformes du Code du travail héritées des années précédentes, dont le gouvernement Sánchez n’a pas remis en cause les fondements. Les milliards d’argent public distribués en aides aux entreprises, sous prétexte de crise sanitaire ou de guerre, y ont aussi largement contribué, au détriment de l’éducation et de la santé qui sont de plus en plus délabrées.

Une politique migratoire cynique

La régularisation de 500 000 sans-papiers annoncée en avril 2026 a été présentée comme une mesure humaniste majeure. On peut évidemment partager le soulagement des milliers de travailleurs à qui cette régularisation permettra, pour un temps au moins, de louer légalement un appartement, de ne plus craindre la police et d’espérer un contrat de travail qui permette de voir venir. Mais ce n’est que temporaire car la « régularisation » n’est en réalité qu’un permis de travail d’un an, qu’il faudra renouveler en prouvant qu’on a cotisé à la Sécurité sociale pendant un nombre de mois suffisants.

Ainsi ce permis de travail temporaire donne aux patrons un moyen de pression permanent sur ces travailleurs, car celui qui n’est pas assez soumis prend le risque de replonger dans l’illégalité. Les organisations patronales ont d’ailleurs applaudi à cette solution, car elles ont besoin, dans un pays vieillissant, d’une main-d’œuvre bon marché et qui craigne de tout perdre. Miguel Pereira, un conseiller du syndicat des patrons du transport, s’en est félicité, parce que les migrants selon lui « savent davantage se sacrifier »2. Ces travailleurs restent de toute façon à la merci d’un changement de la situation économique ou politique.

S’il est vrai que, dans une Europe où les discours anti-immigrés et racistes se multiplient, cette mesure donne un autre ton, cet humanitarisme du gouvernement Sánchez est à géométrie variable. La réaction du gouvernement à l’arrivée de dizaines de milliers de migrants dans l’enclave de Ceuta depuis le Maroc fin juillet 2026 a été révélatrice. Pour lui, il s’agissait en priorité de défendre « l’intégrité territoriale de l’Espagne »,3 faisant peu de cas des 147 morts, noyés en contournant les structures de défense installées à Ceuta par l’Espagne depuis des dizaines d’années. Les forces armées espagnoles ont aussitôt été envoyées contre des gens dont le seul crime était de chercher une vie meilleure. En réalité la politique migratoire de Sánchez est tout aussi cynique que celle de ses homologues européens. En échange de la reconnaissance des droits du Maroc sur le Sahara occidental, Pedro Sánchez a obtenu une étroite collaboration avec la police marocaine pour le contrôle des frontières et le renvoi des migrants. C’est aussi son gouvernement qui finance en Mauritanie l’ouverture de prisons destinées à enfermer ceux qui voudraient rejoindre l’Europe par l’archipel espagnol des Canaries4.

Un désarmement politique face à la montée des idées d’extrême droite

Confronté à l’usure de ses huit années au pouvoir, Pedro Sánchez tente une nouvelle fois de se présenter comme un rempart contre l’extrême droite afin de remporter les élections de 2027. Mais s’en remettre à lui pour lutter contre la montée des idées réactionnaires serait une erreur car c’est bien sous les gouvernements de gauche que ces idées ont le plus progressé.

Une évolution réactionnaire s’exprime en effet déjà électoralement. Les dernières élections régionales, à l’automne 2025 en Estrémadure et début 2026 en Andalousie, une région traditionnellement à gauche, ont confirmé la domination du PP, la droite traditionnelle issue du franquisme, et une progression des résultats de Vox, le parti d’extrême droite apparu il y a une dizaine d’années. Vox revendique plus ouvertement encore l’héritage franquiste et assume franchement un discours xénophobe, antiféministe et ultranationaliste, pour des résultats électoraux en hausse, actuellement autour de 15 %. Les deux partis, ayant en vue les élections générales (législatives) de 2027, se livrent à une surenchère, défendant la mémoire des criminels de la guerre civile et de la dictature. Ils proposent également d’instaurer la préférence nationale – un slogan nouveau en Espagne – pour les services sociaux et sanitaires, pour le logement. À Ceuta, certains de leurs dirigeants n’ont pas caché leur xénophobie assassine quand ils ont proposé, par exemple, d’enlever aux policiers la caméra individuelle qu’ils doivent avoir sur eux lorsqu’ils sont en intervention pour chasser les migrants restés dans l’enclave.

Ces idées s’expriment aussi par l’activisme de petits groupes qui agissent plus ouvertement et plus librement, comme ceux qui sont allés à Ceuta pour tenter d’organiser la population contre les étrangers. À l’été 2025, ils sont parvenus à lancer une chasse à l’immigré à Torre-Pacheco, une ville du sud de l’Espagne. Il a suffi de l’agression d’une personne âgée pour que des militants d’extrême droite accourent dans cette région dominée par les grandes exploitations agricoles où sont employés de nombreux Marocains, s’en prenant à tous ceux qui leur paraissaient étrangers.

Dans ce climat, il n’est pas difficile à la gauche de paraître progressiste tant le programme de la droite et de l’extrême droite est une déclaration de guerre envers les travailleurs et en particulier les plus exploités, les migrants. Mais même sur ce terrain, ce qui s’est passé à Ceuta en août montre les limites des quelques principes progressistes de la gauche. En laissant pourrir la situation et en bloquant les migrants coûte que coûte, le gouvernement a laissé un boulevard au développement des idées xénophobes qui s’expriment par des manifestations de haine et des ratonnades.

En réalité, en faisant payer la crise aux travailleurs tout en accompagnant cela d’un saupoudrage de mesures progressistes, le gouvernement de gauche s’est discrédité auprès de nombre d’entre eux. Ils observent tous les jours le gouffre entre son optimisme affiché et leurs multiples difficultés pour travailler et vivre. Ce gouvernement a aussi contribué à démobiliser les travailleurs. Pendant des années, la ministre du Travail et membre du Parti communiste, Yolanda Díaz, a défendu le prétendu « dialogue social ». Sous son administration, les syndicats n’ont jamais autant eu accès aux cabinets ministériels : dans le même temps les grands groupes voyaient leurs bénéfices se multiplier et les travailleurs leurs conditions de travail s’aggraver. Lorsque les travailleurs se sont mobilisés dans des luttes ils ont bien souvent trouvé en face d’eux le gouvernement au côté des patrons. Cela a été le cas durant la grève des métallos de Cadix en 2021 : le gouvernement avait alors envoyé la police et un blindé contre les manifestants. Cela a été encore le cas dans la grève d’Airbus, en juillet, puis à partir de fin août 2026, dans laquelle il a usé de son poids dans la commission de conciliation pour faire reprendre le travail au prétexte que Airbus est une entreprise « stratégique ».5

Le « Non à la guerre ! »

Depuis quelques années, Sánchez fait entendre une voix différente sur le plan international à propos des politiques de guerre. Il a critiqué la nouvelle guerre d’Israël à Gaza et a été dans les premiers à reconnaître l’État de Palestine contre la volonté des États-Unis et d’Israël. Puis le gouvernement a interdit la vente d’armes à Israël, critiqué l’intervention en Iran et refusé la participation de l’Espagne à l’Eurovision aux côtés d’Israël, pour être, comme il le dit lui-même, « du côté correct de l’Histoire »6.

Le 18 avril dernier, Pedro Sánchez a organisé à Barcelone, dans le cadre de l’Internationale socialiste, dont il est président, un rassemblement international sous le nom de Global Progressive Mobilisation. L’objectif était d’apparaître comme un pôle anti Trump, une alternative progressiste au « mouvement réactionnaire international » que représentent Meloni, Trump et Netanyahou. Étaient présents Petro pour la Colombie, Lula pour le Brésil ainsi que d’autres dirigeants latino-américains. Ce rassemblement leur a permis de faire des grandes déclarations sur la paix mondiale et la démocratie, et de présenter le respect du droit international et d’institutions telles que l’ONU comme le moyen de s’opposer aux guerres de Trump.

Il est vrai que cela détonne par rapport aux autres dirigeants européens, y compris des socialistes, à plat ventre devant Trump et Netanyahou. En conséquence, dans le climat politique espagnol il est plus facile de dénoncer publiquement le génocide en cours en Palestine, de nommer les massacres sans subir une attaque en règle des politiciens et des grands médias, voire des peines de prison (avec sursis) pour des militants syndicaux, comme cela a pu être le cas en France.

En fait, Sánchez tient compte de son électorat et de la tradition pacifiste bien présente dans la gauche en Espagne. Cette tradition remonte aux années 1980, lorsque l’Espagne a adhéré à l’OTAN, et surtout à 2003, lorsque le gouvernement d’Aznar avait rejoint la coalition lancée par Bush pour envahir l’Irak accusé de détenir des armes de destruction massive, inventées de toute pièce. Des manifestations gigantesques avaient alors eu lieu, rassemblant plusieurs millions de personnes au cri de « Non à la guerre ! » dans toutes les grandes villes espagnoles. Les manifestants rejetaient à la fois la participation à la guerre et la présence de plusieurs bases militaires de l’OTAN sur le territoire espagnol. Ce sont ces mêmes bases dont Sánchez refuse l’utilisation à l’armée américaine pour sa guerre contre l’Iran.

La défense de l’ordre impérialiste

Ces gestes du Premier ministre espagnol restent pourtant bien symboliques et ne remettent en aucun cas en cause la défense de l’ordre impérialiste. Dans une tribune du Monde diplomatique parue en avril dernier, Pedro Sánchez se présente comme ­l’anti­-­Trump, opposant à la politique des États-Unis la légalité internationale, s’en remettant à l’ONU qui aurait contribué « ces soixante-quinze dernières années […] à créer la période la plus stable et la plus prospère de l’histoire de l’humanité ». Comme si les armées des pays riches n’avaient pas mis des régions entières à feu et à sang pendant ces soixante-quinze années pour piller les ressources et accaparer les marchés. À ces guerres, l’Espagne a participé selon ses intérêts, comme en Afghanistan jusqu’en 2021, aux côtés des États-Unis, de la France et d’autres.

Sánchez s’est rangé derrière les grandes puissances impérialistes quand il s’est agi d’isoler le Venezuela, d’imposer des sanctions, dont la population est la première à pâtir. L’Espagne a accueilli à bras ouverts les opposants à Maduro et, lorsque les États-Unis ont lancé leur opération militaire en 2025-2026, les critiques de Sánchez n’ont pas empêché que, parmi les entreprises qui bénéficient des nouvelles concessions pour exploiter le pétrole vénézuélien, se trouve le groupe espagnol Repsol.

Sur la guerre en Ukraine, le gouvernement espagnol s’est présenté comme un des plus fervents soutiens de l’OTAN ; il a envoyé armes et argent à l’État ukrainien, piétinant une certaine tradition nationale anti-OTAN. Le budget militaire a triplé en six ans, devenant le plus élevé de l’histoire récente, et continue d’augmenter. Enfin, l’Espagne est aussi l’un des principaux marchands d’armes au monde, loin derrière les États-Unis et la France il est vrai, mais au neuvième rang tout de même (pour une population au trentième rang) ; ses ventes ont augmenté de 30 % depuis 2018. L’Espagne a aussi quelques champions dans le domaine de l’armement : Airbus Military pour les avions, Navantia pour les bateaux de guerre, qui s’exportent entre autres vers l’Arabie saoudite, ainsi que Indra pour les systèmes électroniques utilisés dans la surveillance et le combat. L’Espagne peut apparaître en retrait face aux politiques bellicistes de nombreux pays européens qui préparent ouvertement leur population à la guerre. Le gouvernement Sánchez s’y prépare aussi néanmoins et il a montré qu’il était capable de mobiliser l’armée, certes surtout contre des populations pauvres.

La cause des peuples, une posture

Sánchez est souvent cité en exemple comme l’un de défenseurs de la cause palestinienne. Mais le peuple palestinien ne peut en attendre aucune aide réelle.

La classe ouvrière espagnole elle-même a déjà payé cher le fait de faire confiance à des gouvernements se disant amis. En 1936, au moment où les ouvriers d’Espagne se battaient contre les troupes franquistes, les partis socialiste et communiste leur imposaient de reporter la révolution et de placer leurs espoirs dans une intervention des démocraties de France et d’Angleterre, qui n’est jamais arrivée, car ces gouvernements craignaient plus la classe ouvrière que Franco. Tandis que Hitler et Mussolini aidaient Franco, en France, Léon Blum et le Front populaire proposaient une convention internationale de paix et un embargo sur les armes, qu’ils ont été les seuls à appliquer.

Le soutien de Sánchez à la Palestine est du même ordre. Ses déclarations symboliques peuvent réconforter mais elles ne sont pas exemptes d’hypocrisie. Si l’Espagne a officiellement arrêté d’exporter des armes vers Israël, il ne faut pas trop regarder dans le détail. L’industrie de l’armement est tellement intégrée mondialement qu’il y a toujours des collaborations entre des entreprises espagnoles et israéliennes pour des composants et des technologies d’armement ou de surveillance de masse. Nombre de contrats militaires déjà passés sont honorés au nom du droit bourgeois qui, lui, est tout sauf symbolique.

***

En réalité, Sánchez n’est que l’héritier de la longue histoire d’une gauche qui a toujours utilisé son crédit dans les milieux populaires pour faire accepter la continuité du système capitaliste et toutes ses catastrophes. Lorsqu’à la fin du franquisme, dans les années 1970, le problème de la bourgeoisie espagnole était de passer sans encombre de la dictature franquiste à une monarchie parlementaire, son meilleur atout face à une combativité ouvrière largement exprimée a été l’attitude des partis de gauche. Pendant cette période qu’on a appelée la Transition, ils ont tout fait pour canaliser grèves et manifestations et négocier avec l’appareil d’État franquiste, qui avait seulement changé de gouvernement. Les organisations syndicales, dont certaines avaient mené dans l’illégalité des luttes déterminées, se sont alors rapidement transformées comme dans d’autres pays en gestionnaires d’un prétendu dialogue social.

Les élections à venir ne remettront en cause l’évolution catastrophique du capitalisme pas plus en Espagne qu’ailleurs. Une victoire de la droite qui pourrait s’allier à l’extrême droite traduirait politiquement l’évolution réactionnaire de la société. Cela comporte certainement un certain nombre de dangers pour la classe ouvrière espagnole, mais considérer que cette gauche de gouvernement pourrait être un rempart contre une telle évolution serait une erreur. Quatre-vingt-dix ans après juillet 1936, il faut rappeler que lorsque les travailleurs espagnols mirent en échec le coup d’État des généraux, ce fut par des moyens révolutionnaires.

5 septembre 2026

1 https://elpais.com/economia/negocios/2026-02-28/las-empresas-espanolas-nunca-habian-ganado-tanto-dinero-como-el-ano-pasado-71000-millones-de-euros.html

2 https://elpais.com/economia/2026-04-19/los-empresarios-espanoles-ante-la-regularizacion-es-una-noticia-buenisima.html

3 https://elpais.com/espana/2026-07-31/sanchez-denuncia-una-violacion-de-la-integridad-territorial-de-espana-tras-la-llegada-de-miles-de-inmigrantes-irregulares-a-ceuta.html

4 Voir l’article (en espagnol) du journal El Salto : https://www.elsaltodiario.com/fronteras/gobierno-espana-abre-dos-carceles-migrantes-mauritania# et le rapport (en anglais) de l’ONG Pro Causa : https://pulitzercenter.org/projects/border-externalization-spain-opens-two-migrant-detention-centers-mauritania

5 https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/greve-illimitee-chez-airbus-en-espagne-le-gouvernement-espagnol-pret-a-s-en-meler-si-cela-est-necessaire-nous-nous-impliquerons-3407189.html

6 https://www.rtve.es/noticias/20260515/sanchez-respalda-decision-rtve-eurovision/17070651.shtml

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