La guerre en Ukraine : une escalade sans fin ? 13/09/2026 2026 Lutte de Classe /medias/mensuelnumero/images/2026/09/une_258-c.jpg.484x700_q85_box-11%2C0%2C1372%2C1968_crop_detail.jpg 2026-09-13

La guerre en Ukraine : une escalade sans fin ?

La guerre entre l’Ukraine et la Russie, qui dure depuis plus de quatre ans et a, en fait, débuté avec l’installation à Kiev d’un pouvoir pro-occidental en 2014, a changé d’échelle cet été. Aux hommes qui tombent au front, s’ajoutent maintenant de nombreuses pertes civiles à l’arrière. Leur nombre augmente considérablement depuis que les deux belligérants bombardent de façon massive et systématique les villes de l’adversaire et leurs habitants, ses zones commerciales, ses gares, ses entreprises et ceux qui y travaillent.

 De Kiev et Lviv à la Sibérie, combien d’Ukrainiens ou de Russes peuvent encore se croire à l’abri de ce terrorisme aérien ? Le franchissement de cette nouvelle étape qui intensifie la guerre pose toute une série de problèmes aux dirigeants des deux pays. D’abord, ils doivent trouver les moyens matériels et humains de poursuivre l’escalade, et surtout d’y surpasser l’adversaire. Ce conflit, les « stratèges » des plateaux télévisés le disent d’attrition. En clair, il aurait pour but l’usure du camp adverse jusqu’à son épuisement définitif. Mais en attendant, Poutine et Zelensky, dont les généraux n’ont jamais assez de chair à canon, exigent toujours plus de sang et de larmes de leurs classes populaires.

En lançant son « opération militaire spéciale », le 24 février 2022, Poutine s’attendait à la chute rapide du régime ukrainien, même soutenu par l’OTAN et l’impérialisme américain. Or, l’invasion n’a pas eu l’effet escompté. L’armée russe piétine et Poutine s’enlise en Ukraine. De surcroît, maintenant, la guerre touche la Russie elle-même et les coups que lui portent les drones ukrainiens perturbent probablement plus son fonctionnement que toutes les sanctions économiques occidentales depuis 2014. Alors, il n’est pas étonnant que le régime s’inquiète d’éventuelles réactions de la population face à une situation qui se dégrade brusquement pour elle.

La guerre en Russie même

On n’en est plus au temps où le Kremlin pouvait persuader une majorité de Russes que leur vie ne se trouvait pas affectée par la guerre. Elle semblait lointaine. Maintenant, chacun la voit à sa porte. Ce n’est plus dans les seules zones frontalières que les drones ukrainiens détruisent des immeubles d’habitation, mais dans l’Oural, sur la Volga. Ils frappent loin et en grand, et – encore plus gênant pour le régime – à la vue de tous, quand l’incendie d’une raffinerie ou d’un entrepôt géant embrase le ciel de Moscou.

La propagande faisait valoir aux habitants des centres urbains que l’armée n’envoyait se battre que des volontaires, ­issus de régions pauvres ; qu’ils avaient signé un contrat prévoyant une prime d’engagement, une paie dépassant leur ancien salaire, un gros paquet de roubles en cas de blessure et un pécule pour la famille du soldat, s’il se faisait tuer. Mais l’hécatombe est telle que les autorités ont réduit ces « avantages » et ne versent rien quand l’armée porte juste « disparu » un soldat tombé au combat, ce qui est fréquent.

Même avec 30 000 nouveaux engagés chaque mois, l’armée n’arrive plus à compenser ses pertes. Ces hommes qui lui manquent, elle se les procure de gré ou de force, parfois en les faisant enlever dans la rue. Ses agents, payés à « la tête », y raflent invalides, malades, estropiés, etc., tandis que la police poursuit ceux qui s’interposent. Les autorités de certaines régions font aussi pression pour que des femmes s’engagent, en affirmant qu’elles seraient bientôt mobilisables.

Alors, Poutine va-t-il décréter une mobilisation générale ? Il semble qu’il attend la fin des législatives pour livrer 300 000 combattants de plus à ses généraux. Mais pour quoi faire ?

Qui a intérêt à ce que la guerre dure ?

De 2022 à mi-2026, selon diverses sources, plus de deux millions de soldats, russes et ukrainiens confondus, ont été tués, blessés ou ont disparu, auxquels s’ajoutent les victimes civiles. Le bain de sang, celui des peuples ukrainien et russe, peut croître, la clique du Kremlin et celle de la Bankova, siège du gouvernement à Kiev, y trouvent chacune leur intérêt.

Poutine et Zelensky ont tellement lié leur pouvoir à la guerre, que sa fin sonnerait la leur, au moins politiquement. La défense de la patrie, qu’ils disent incarner, et la lutte « jusqu’à la victoire » justifient leur action, et tous les sacrifices qu’ils imposent aux classes populaires. Cela englobe la tuerie au front et à l’arrière, la répression contre quiconque met en cause leur régime et, bien sûr, la corruption généralisée, cette taxation colossale de la grande masse, et les détournements de fonds que le pouvoir couvre ou organise, en ne les condamnant que si des rivaux politiques en tirent profit.

Il est un fait que l’arrêt du conflit réduirait fortement les opportunités de gains rapides et de promotion qu’il procure aux fonctionnaires de tout poil et aux affairistes. Vente en gros d’uniformes, construction de fortifications… les marchés militaires ont ouvert un vaste champ d’enrichissement pour quiconque détient une parcelle d’autorité qu’il peut monnayer.

Le pouvoir sévit à l’occasion contre tel bureaucrate pris la main dans le sac. Ainsi, à Rostov, un gradé de rang moyen, qui avait été nommé « meilleur militaire de la région dans l’éducation patriotique des citoyens » en 2024, vient d’être condamné à six ans de prison pour avoir vendu des exemptions à des conscrits. Mais, aussi notoirement vénaux que soient les hommes de l’appareil militaire et de l’État en général, le régime aussi bien russe qu’ukrainien les protège car ils sont sa base sociale, et il ne saurait s’en passer pour tenir le pays et surtout sa population.

À un tout autre niveau, les puissances impérialistes, tout en se voulant à l’écart du champ de bataille, en tirent de larges profits. Les États-Unis affectent de ne plus trop se soucier de cette guerre alors que, depuis la fin de l’URSS, toute leur politique à l’encontre de la Russie y a poussé. Mais, ayant obtenu des Européens qu’ils se chargent d’armer Kiev avec du « made in USA », l’impérialisme américain poursuit ses affaires avec Moscou, en particulier dans les hydrocarbures et l’uranium enrichi, indispensable à ses centrales nucléaires. Ainsi, en 2025, la Russie a couvert 25 % des besoins américains en ce domaine, contre 20 % un an plus tôt, et cela malgré l’interdiction d’importer de l’uranium enrichi promulguée en 2024 !

Les États-Unis leur ayant sous-traité le soutien à Kiev, les pays de l’Union européenne et la Grande-Bretagne ont formé la Coalition des volontaires. Au début, ils disaient que c’était pour veiller à un futur cessez-le-feu en Ukraine. Mais, plus sérieux, il y avait les marchés qu’en attendaient leurs industriels de l’armement. On l’a bien vu, en août, quand en France Macron a claironné qu’il livrerait à Kiev les missiles intercepteurs que l’Amérique lui refuse. En même temps, les Européens veulent placer auprès du régime ukrainien leurs grands groupes, qui lorgnent sur les centaines de milliards qu’il y aura à empocher lors de la reconstruction d’une Ukraine dévastée.

La « crise », mais pas pour tous

Les chaînes d’information tiennent la chronique devenue régulière des horreurs de la guerre. Le 21 août, par exemple, la télévision française a montré les images atroces d’un quartier de Kiev où des drones russes avaient tué 19 personnes et en avaient blessé 180 autres. Les mêmes médias saluent aussi régulièrement les dronistes ukrainiens capables de frapper jusqu’en Sibérie, mais cette fois en ne disant que rarement combien de travailleurs et voisins des entreprises ciblées ont trouvé la mort.

Le pouvoir russe se tait aussi sur ce point, parce qu’il craint qu’avouer ses pertes ne révèle certaines de ses faiblesses. Et c’est encore plus vrai depuis que Kiev attaque ses industries pétrolière et gazière, base de l’autosuffisance énergétique de l’État russe et pilier du budget fédéral. En les visant, c’est au nerf russe de la guerre que s’en prennent les drones ukrainiens.

Dès mi-mai, les attaques d’oléoducs, raffineries et dépôts de carburant ont amputé de plus d’un tiers les capacités de raffinage de la Russie. En juin, le pays n’assurait plus que 35 % de ses besoins en carburant, tandis que des compagnies russes, n’ayant cure d’aggraver la pénurie, exportaient du pétrole à tout va pour profiter de la hausse des cours due à la guerre au Moyen-Orient. Poutine dut en interdire l’exportation.

Depuis, la Russie vit au rythme des rationnements d’essence. Son prix a explosé, comme son marché noir, et parfois aussi la colère d’automobilistes faisant la queue devant des pompes à sec. En fait, la « crise de l’essence » agit comme un révélateur d’un mécontentement, diffus mais plus vaste, car elle met à mal le pouvoir d’achat de la population, qui est déjà fortement impacté par l’inflation des mois derniers, en liaison avec la hausse accélérée des dépenses militaires.

Cela se manifeste au travers de la raréfaction et du renchérissement de marchandises, dont la distribution se fait par camions. Ensuite, il y a les effets dévastateurs des raids aériens sur les bases logistiques des géants russes du commerce en ligne : Wildberries, qu’on compare à Amazon, et son concurrent Ozon. Fin août, deux millions de mètres carrés de leurs espaces de stockage avaient brûlé ou étaient très endommagés ! Une catastrophe dans ce pays immense, aux points de vente dispersés et mal achalandés, où nombre de consommateurs, commerçants et PME n’ont d’autre choix que d’en passer par ces plateformes et leurs relais.

Le pouvoir russe a d’abord nié la pénurie de pétrole et les problèmes de la distribution. Puis il a concédé « quelques difficultés » dues aux « terroristes ukrainiens » qu’il allait résoudre. Las, le grand quotidien Izvestia, pourtant soutien du régime, a révélé le 16 août que seules 28 % des stations étaient approvisionnées. Réseaux sociaux et presse régionale disent la même chose, tels ces soldats, en poste près du front, qui parlent d’engins de combat privés de carburant et des kilomètres qu’ils doivent faire à pied pour se ravitailler.

L’organisme fédéral des statistiques, Rosstat, vient de publier des chiffres qui indiquent que la consommation augmente, malgré tout. Soit, mais l’image qui ressort de ces données n’a guère de rapport avec la réalité que vivent petites gens et travailleurs.

Ce qui dope les indices de la consommation est celle de millions de riches et de très riches, en particulier ceux qui, du fait des sanctions occidentales, sont interdits de séjour en Occident. Ne pouvant plus aller à l’Ouest, où ils vivaient sur un grand pied entre Miami, Courchevel, la Riviera et Londres, ils se rattrapent bon gré mal gré au pays. Et ce qu’ils y dépensent suffit à stimuler des pans entiers de l’activité dans le commerce, la construction, le transport aérien, le commerce, la restauration, l’hôtellerie, etc., pourvu qu’ils soient de luxe ou de prestige. Et ce phénomène se développe d’autant plus que beaucoup de ces parasites ont continué de s’enrichir grâce à la guerre et à leur proximité avec le pouvoir ; le nombre des milliardaires russes (en dollars) a d’ailleurs encore augmenté en 2026.

Rente pétrolière et pillage bureaucratique

On a parfois qualifié la Russie de « pays-station-service ». Son sous-sol regorgeant de pétrole et de gaz qu’il peut exporter, l’État russe dispose là d’une formidable source de revenus. Malgré le caractère prédateur du régime de Poutine, cela lui a assuré jusqu’à peu encore une certaine stabilité et une quasi-absence de contestation sociale. Or, avec l’évolution de la guerre, c’est peut-être ce relatif équilibre dont il se targuait qui est en train de changer.

Bien avant la guerre en Ukraine, le régime a pu puiser dans la manne pétrolière et gazière pour entretenir son armée. Cette armée, il en a fait le symbole de la puissance de l’État, de la place de premier plan que Poutine veut redonner à sa Grande Russie au niveau mondial. Mais derrière les mots ronflants de la propagande patriotarde, il y a la réalité : l’armée russe fait partie d’un gigantesque appareil de gouvernement, et de parasitage de la société. Depuis le stalinisme, cet appareil, par le contrôle qu’il exerce sur les sources de richesse, reste le terrain nourricier de la couche sociale dominante, faite de millions de bureaucrates désormais plus ou moins embourgeoisés qui forment la base du régime. Ce mode de fonctionnement de l’État dans les conditions de l’après-Union soviétique, notamment le dépeçage de l’économie étatisée par les couches dirigeantes et sociales privilégiées, a permis à celles-ci de s’enrichir de façon fulgurante. Ainsi dans la haute bureaucratie et la bourgeoisie nouvellement réapparue, des magnats – les oligarques – ont mis la main sur les secteurs pétrolier et gazier ainsi que sur leurs revenus.

Malgré ce pillage à grande échelle, le fait que la manne pétrolière et gazière représente près de la moitié des revenus de l’État fédéral a été un atout pour la Russie. Cela lui a permis de s’en sortir un peu moins mal que la plupart des autres pays issus de la décomposition de l’URSS, dans la période du terrible effondrement social et économique dans les années 1990 et ensuite. Or, l’inimaginable vient d’arriver : la Russie n’a même plus assez d’essence pour elle. C’est au point qu’elle doit demander à ses intermédiaires chinois et indiens – qui l’aidaient à contourner l’interdiction de vendre librement son pétrole – ou à un client comme le Maroc de lui retourner son propre pétrole !

Cette manœuvre n’a pas apporté de réponse durable aux effets des frappes ukrainiennes sur les infrastructures énergétiques russes. Elles ont continué, portant le feu à Tobolsk, Orsk, Vologda, Tioumen, Tchekhov près de Moscou, dans les environs de Saint-Pétersbourg… De plus, elles n’ont pas eu que des effets matériels. À Moscou, par exemple, les méga incendies de dépôts de pétrole et d’entrepôts d’un géant du commerce en ligne ne sont pas passés inaperçus. Visibles d’un peu partout, dans beaucoup d’entreprises ils ont fait parler de la guerre des travailleurs qui, jusque-là, affectaient de ne pas la voir. Et ce n’était pas à l’avantage du Kremlin, qui se targue que sa défense aérienne sanctuarise la capitale. Le régime a essayé que les effets des frappes ne soient pas trop sensibles à Moscou ou Saint-Pétersbourg. Mais en province, des millions de personnes n’ont pu faire le plein d’essence même après des heures d’attente, d’autres ou les mêmes voyaient des camions abandonnés au bord des routes, des bus à l’arrêt, des ambulances ne pouvant intervenir faute de carburant.

Signes de défiance à l’encontre du pouvoir à l’approche de législatives qui pourraient être suivies d’une mobilisation militaire massive, les agences de voyage ont vu les commandes pour l’étranger affluer. Quant aux agences immobilières d’Erevan et Tbilissi, les demandes de location de longue durée qu’elles reçoivent ont bondi de 20 % : comme en septembre 2022, quand un million de Russes étaient partis notamment en Arménie et en Géorgie pour échapper à la mobilisation.

Le régime craint les réactions

Dans ce contexte, il est inévitable que le régime s’inquiète. La situation générale risque en effet d’affecter le soutien, même passif, que lui accordaient de larges pans de la population, désormais atteinte dans son niveau de vie.

Outre pour son budget, les revenus à l’exportation des hydrocarbures sont indispensables à l’État russe pour son armée, pour les commandes au complexe militaro-industriel et à l’industrie au sens large, avec tout ce que cela induit d’effet d’entraînement sur les autres secteurs économiques.

Cela concerne bien sûr d’abord une minorité de la société, les membres de la bureaucratie et de la bourgeoisie petite et grande, qui vivent directement ou indirectement de l’exploitation de la classe ouvrière et des retombées du pillage de l’État. Si les ressources et le budget de ce dernier diminuent, la part du gâteau que tous à ces parasites peuvent se partager se réduira forcément. Et, partant, cela pourrait affaiblir le soutien que les nantis, ou certains d’entre eux, ont accordé à un régime qui défendait si bien leurs intérêts généraux.

Ainsi, les propriétaires des entreprises qui ont vu leurs stocks partir en fumée dans des bombardements, et qui savent déjà qu’on ne les indemnisera pas, n’ont certainement pas que des raisons de se féliciter des décisions prises en haut lieu. Il en va de même pour ceux dont l’État menace de confisquer l’entreprise si elle ne prend pas les mesures, coûteuses, que les autorités jugent efficaces pour se protéger des drones. Il y a aussi les petits et moyens bourgeois qui disent craindre que l’État confisque leur « épargne » afin de financer sa guerre en Ukraine, et qui le montrent en vidant leurs comptes en banque. Du coup, les retraits d’argent aux distributeurs s’emballent tellement – 24 milliards d’euros de janvier à juillet – que la Sberbank, la plus grande banque du pays, s’inquiète d’une possible crise des liquidités. Et parmi certains secteurs d’une bureaucratie pléthorique et rapace, le soutien au régime n’est peut-être plus aussi assuré qu’il a pu l’être, ses membres voyant se profiler une réduction durable de ce que l’État de cette bureaucratie pourra leur offrir.

Certes, on ne voit pas poindre, au sein de cette bureaucratie, une contestation, même larvée, qui pourrait avoir des relais dans l’armée, comme en 2023 lors du putsch avorté de Prigojine et des paramilitaires de Wagner. Mais, au sommet de l’État, l’alerte n’a probablement pas été oubliée.

Reste une inconnue, et c’est une question cruciale pour les révolutionnaires : quelles seront les réactions de la population laborieuse face à la guerre qui la saisit avec toujours plus de violence ?

Malgré l’ambiance d’union sacrée voulue en haut lieu, des grèves ont éclaté ici ou là dans des usines pour toucher ce que la direction ne payait plus, ou avec retard, exceptionnellement pour une hausse de salaire. Mais il n’y a pas eu de véritables réactions collectives, tant soit peu importantes. Ou pas encore. Une situation guère différente, de ce point de vue, de ce que l’on connaît dans bien d’autres pays. En revanche, la nouveauté, alors que jusqu’à récemment les travailleurs s’exprimaient peu, voire pas du tout sur la guerre, des bouches se sont ouvertes dans des ateliers, des bureaux, en province ainsi qu’à Moscou, au moins pour commenter les dernières évolutions du conflit. et parfois dans un sens bien éloigné de ce que voudrait le Kremlin.

Répression et mise au pas

Le mécontentement est diffus, mais réel, et le régime ne veut pas qu’il apparaisse. Son objectif immédiat a été d’éviter un vote de défiance en septembre. Bien sûr, le parti présidentiel, Russie unie, est sûr d’emporter les législatives ; la machinerie électorale de l’État y veille. Mais pour le Kremlin, l’enjeu dépasse ce scrutin : il ne veut pas que des opposants se fassent connaître dans cette élection et y acquièrent une certaine notoriété. Alors, police et justice ont fait la chasse aux candidats à la candidature qui n’étaient pas ceux du pouvoir. On les a intimidés, catalogués « agents de l’étranger », dissuadés ou empêchés de se présenter, parfois en les emprisonnant. Et, mesure radicale, la Cour suprême a interdit d’élection le parti Yabloko, partisan du marché et critique de la guerre.

Au-delà de ce qui restera pour lui une péripétie électorale, le régime mène une répression aux visées bien plus larges. Il est vite venu à bout des protestations collectives qu’avait aussitôt provoquées son invasion militaire de l’Ukraine. Aujourd’hui, toute personne qui met en cause la guerre ou l’armée risque l’arrestation, la prison, voire le camp « de redressement par le travail ». Beaucoup d’opposants, principalement libéraux et démocrates, ont donc choisi de s’exiler, ce qui n’est pas forcément pour déplaire à Poutine. En effet, si son lieutenant Medvedev dénonce avec rage les « déserteurs », « traîtres » et autres « vendus à l’étranger », le pouvoir peut trouver avantage à ce que ceux qui auraient pu incarner une alternative en cas de mobilisation de la population contre le régime quittent le pays.

Alors, de façon préventive, il tente d’enrégimenter la pensée dès l’école. Les cours de « patriotisme » y sont obligatoires, et vouloir y échapper ou critiquer cet « enseignement » peut valoir une condamnation aux parents et aux élèves les moins jeunes.

Sommé, lui, de fournir 3 % d’engagés supplémentaires, l’enseignement supérieur multiplie les offres « alléchantes » telles qu’un accès à l’université ou à l’année supérieure, même en cas de notes insuffisantes, à condition de signer un engagement avec l’armée ; un soutien financier aux étudiants engagés ; la création de filières de technologie des drones auxquelles n’accède que celui qui accepte de rejoindre une unité de dronistes. Ce sera pour un an et à l’arrière, lui fait-on miroiter, alors qu’il signe un CDI et que son affectation dépendra d’un encadrement qui a pour priorité de faire avancer le front en le saturant de soldats, promis à l’abattoir.

La seule issue

Celui qui travaille dans une grande entreprise, surtout de défense, passe souvent pour un privilégié car son emploi le dispense d’aller au front. Mais ce « privilège » est révocable, et les employeurs publics ou privés en profitent, comme du climat général marqué par la guerre où on a vite fait de se voir accuser de quasi-sabotage, pour imposer aux salariés des conditions de travail et de salaire qui se dégradent. Il arrive de devoir choisir entre travailler dans un atelier devenu insalubre et dangereux ou se protéger, mais en prenant un congé que le patron refuse de payer, même si ce qui reste de Code du travail prévoit, en théorie, que le chômage technique doit être indemnisé aux deux tiers du salaire de base. Il peut aussi s’agir de devoir travailler douze heures par jour, en équipe, six jours par semaine, pour un ouvrier qualifié de soixante ans dans la métallurgie, en peinant à tenir un tel poste pour un salaire qui permet à peine de vivre décemment. Et il y a les usines qui baissent leurs salaires, celles qui, du fait de la crise, envoient leurs ouvriers au chômage.

Ces exemples, que l’on pourrait multiplier, font partie d’une situation générale, dans laquelle la classe ouvrière paye au prix fort la guerre, sa prolongation et les pressions croissantes du régime. Beaucoup le voient, même parmi ceux qui jusqu’alors préféraient ne pas trop se poser de questions sur la guerre et ses conséquences, sur qui en profite et qui en fait les frais, sur le rôle du pouvoir dans cette fuite en avant qui pousse la population vers l’enfer. À l’usine, au bureau, au travail ou à la pause, certains en parlent maintenant entre collègues sans trop se censurer.

Le régime de Poutine n’a jamais eu à affronter de mouvement social. Mais c’est sa conviction que cela peut changer qui explique pourquoi il réprime toute expression de défiance, avec une rigueur qui ne se dément pas, et qu’il laisse sa hiérarchie militaire exercer une coercition féroce sur la troupe.

Si le régime entend effrayer la population, lui montrer ce qu’il lui en coûterait de ne pas marcher au pas, c’est que la guerre attise le mécontentement social. Et il sait que, tôt ou tard, cela pourrait pousser la population à se dresser contre lui.

Les sondages, qui restent autorisés en Russie, montrent que de plus en plus de Russes sont las de la guerre, que beaucoup se demandent si et quand elle pourrait se terminer.

Il se peut que la guerre dure encore, ce qu’elle fait déjà depuis des années, avec des sacrifices et des destructions de plus en plus grands pour les populations. Une hypothèse souvent évoquée, bien que les diplomates ne fassent plus autant semblant qu’en 2025 de chercher « une sortie de conflit », est que les puissances occidentales finissent par s’accorder avec Moscou, en y associant Kiev, ou pas, car l’impérialisme lâche souvent ses seconds couteaux quand il n’en a plus l’usage. La « paix » ne serait alors probablement qu’un état transitoire avant une reprise des combats, sur des cendres toujours chaudes. Les exemples abondent de régions du monde où le système impérialiste, qu’il ait été le responsable direct ou indirect de conflits sanglants, a laissé s’installer une telle situation d’instabilité. Dans le cas présent, de toute façon, les populations ukrainiennes et russes n’auraient pas fini de payer le prix d’une telle « paix », prolongement d’une guerre qu’elles n’ont pas voulue. Elles le paieraient par le renforcement de pouvoirs autoritaires, sinon dictatoriaux ; par la répression de tous ceux que le pouvoir présentera forcément comme des agents de l’ennemi ; par une exacerbation du climat nationaliste, dont les régimes de Poutine et de Zelensky ont infecté leur population et ses relations avec l’autre population dont elle partageait la vie, la culture, souvent la langue depuis des siècles.

Bien sûr, les régimes de Moscou et de Kiev misent, chacun, sur l’éventualité de leur victoire. Mais que la Russie l’emporte ou que ce soit l’Ukraine, appuyée par les puissances impérialistes, cela ne changera rien pour les travailleurs des deux pays. La victoire de « leur » armée serait celle d’un État garant de leur oppression, de leur exploitation par les possédants, les privilégiés du régime, mais aussi par les capitalistes occidentaux qui font affaire avec ledit régime. Les travailleurs auraient tout à craindre de ce qui renforcerait le régime russe ou son homologue ukrainien, des régimes qui agissent déjà depuis des années en ennemis acharnés de leur propre classe ouvrière.

Dans tous les cas envisagés ici, les classes populaires des deux pays sont et seront les grandes perdantes de cette guerre. Pour éviter le sort que ses dirigeants et les autres lui réservent, la classe ouvrière n’aura pas d’autre choix que d’intervenir de façon décidée et organisée sur la scène politique, et d’abord contre des dirigeants qui sont ses pires ennemis, à l’intérieur de son propre pays.

31 août 2026

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