Israël : la population otage d’une guerre permanente au service de l’ordre impérialiste11/05/20262026Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2026/05/une_256-c.jpg.484x700_q85_box-28%2C0%2C1355%2C1920_crop_detail.jpg2026-05-11

Israël : la population otage d’une guerre permanente au service de l’ordre impérialiste

Depuis le 7 octobre 2023, le Premier ministre israélien, Netanyahou, a exploité le choc et le traumatisme suscités par l’attaque perpétrée par le Hamas pour entraîner sa population dans une escalade guerrière qui s’est maintenant élargie à tout le Moyen-Orient.

 Fort du soutien des puissances impérialistes, Netanyahou a pu en toute impunité commettre un génocide à Gaza, intensifier brutalement la colonisation de la Cisjordanie et envoyer son armée semer la terreur sur plusieurs fronts. Les dirigeants israéliens présentent leur stratégie guerrière comme le seul moyen de défendre leur peuple, face à la menace qu’ils décrivent comme existentielle incarnée par le régime iranien et ses alliés : le Hamas à Gaza, les soutiens du régime déchu de Bachar el-Assad en Syrie, le Hezbollah libanais et les Houthis du Yémen. Netanyahou s’est dit décidé à « finir le travail » commencé lors de la guerre de l’automne 2024 contre le Hezbollah, et lors de la guerre de douze jours de juin 2025 contre l’Iran. Aussi, du 28 février au 8 avril, l’Iran a été la cible d’intenses bombardements ­israélo­-­américains, tandis que le Liban était victime de l’aviation israélienne du 1er mars au 16 avril. Netanyahou promettait qu’après cette dernière guerre, Israël vivrait définitivement en paix et en sécurité.

La trêve a pris la forme d’un bras de fer dans le détroit d’Ormuz, et d’une occupation israélienne du Sud-Liban appuyée par de nombreux bombardements.

Derrière leur propagande sur une guerre dite défensive, pour mieux embrigader leur population, les dirigeants israéliens ne cachent pas leur volonté de « redessiner la carte du Proche-Orient », et de faire d’Israël la puissance hégémonique de la région. Si l’on ne peut ignorer les calculs personnels d’un Netanyahou, inculpé pour corruption, et qui a intérêt à la poursuite de la guerre pour se maintenir au pouvoir, les raisons de cette politique sont plus profondes. Elles sont évidemment la suite du projet initial des organisations sionistes de fonder, sous la protection des pays impérialistes, un État pour les seuls Juifs, au mépris des droits nationaux de la population palestinienne. Ce projet colonial a conduit à la guerre permanente d’Israël contre ses voisins.

Le sionisme au service de l’ordre impérialiste

Après 1945, les organisations sionistes furent en situation de s’imposer par la force, malgré les réticences britanniques. C’est avec le soutien des États-Unis et de l’URSS qu’elles purent proclamer l’État d’Israël. Mais ce qui permit surtout sa création furent les centaines de milliers de Juifs rescapés des camps de la mort qui, fuyant l’Europe, voyaient dans la création de cet État un espoir de sécurité.

En 1948, c’est le socialiste David Ben Gourion qui, en proclamant l’État israélien, provoqua la première guerre contre les États arabes. Victorieux, Israël put occuper 70 % de la Palestine sous mandat, en profitant également de l’accord secret conclu avec Abdallah, le roi de Jordanie, qui accepta de rester en dehors du conflit, en échange du contrôle de l’autre partie du territoire.

Par la suite, à l’exception du Parti communiste israélien et d’organisations d’extrême gauche, le sionisme fut défendu par la plupart des forces politiques du nouvel État. Ben Gourion et les Premiers ministres travaillistes qui lui succédèrent, Golda Meir, Yitzhak Rabin et Shimon Peres, choisirent de se faire les alliés des intérêts impérialistes. En 1956, Israël participa aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne à l’expédition contre l’Égypte, qui venait de nationaliser le canal de Suez. Puis il ne cessa d’être au service de l’impérialisme américain, qui souhaitait contrôler cette région stratégique. L’État hébreu se révéla un atout majeur pour affaiblir des régimes arabes jugés trop indépendants, tels que l’Égypte de Nasser. En retour, Israël put disposer de moyens militaires et financiers considérables pour s’imposer face aux États arabes voisins.

En 1967, lors de la guerre des Six-Jours, sa supériorité écrasante permit à Israël d’occuper de nouveaux territoires : la Cisjordanie, Gaza et le Sinaï en Égypte, ainsi que le plateau du Golan, en Syrie. Cette victoire rendait une entente entre les États arabes et Israël­ de plus en plus difficile. Isolé au milieu de peuples arabes dont il s’était fait des ennemis, Israël compta pour assurer sa survie sur la protection des puissances impérialistes, pour lesquelles il devint un allié indéfectible. La guerre du Kippour de 1973, pendant laquelle l’armée israélienne subit un revers avant de l’emporter, valut aux dirigeants travaillistes de vives critiques du Likoud, parti de droite partisan du « Grand Israël », que le climat guerrier ne pouvait que renforcer.

Enfin, en 1979, un puissant soutien militaire des États-Unis, allié d’Israël, le chah d’Iran fut renversé par une révolte populaire encadrée par les islamistes de Khomeiny, et cela renforça encore le rôle d’Israël comme gendarme de l’impérialisme dans la région moyen-orientale.

Extrême droitisation, conséquence de la guerre contre les Palestiniens

Au cours de ces décennies, la droite, puis l’extrême droite n’ont cessé de se renforcer, au point que cette dernière domine aujourd’hui la vie politique isrélienne. Le Parti travailliste, qui a présidé aux destinées d’Israël pendant les trente premières années de son existence, en porte la responsabilité. C’est ce parti qui, au nom du sionisme, a expulsé les Palestiniens par la violence et bâti un État auquel les rabbins ont pu imposer leur loi. C’est lui qui a procédé à l’occupation de nouveaux territoires et favorisé leur colonisation et qui a ainsi fourni le terreau sur lequel l’extrême droite a prospéré. C’est lui en définitive qui a fait d’une grande partie des centaines de milliers de Juifs rescapés des camps de la mort et de leurs descendants, qui aspiraient à vivre en paix, des mercenaires de l’impérialisme.

Les politiques de cette gauche au pouvoir, hégémonique de 1948 à 1977, puis de la droite, ont ouvert la voie à l’extrême droite, lui ont préparé le terrain. Au nom du sionisme, les deux partis ont mené les mêmes sales guerres coloniales. Ainsi, en 1982, c’est le dirigeant du Likoud Menahem Begin qui déclencha une guerre meurtrière au Liban, afin de désarmer et d’expulser les combattants palestiniens de l’OLP qui s’y étaient réfugiés. Tandis qu’en 1987, lors de la première intifada (guerre des pierres), c’est le travailliste Yitzhak Rabin qui ordonna à son armée de « briser les os » des jeunes Palestiniens révoltés.

On ne compte plus le nombre de guerres, de raids aériens, d’invasions terrestres, de répressions que l’armée israélienne a menées sous les ordres de ces gouvernements en Cisjordanie et à Gaza.

Le 7 octobre 2023, une tragédie instrumentalisée

Le 7 octobre, le massacre de près de 1 200 Israéliens n’a pas seulement provoqué la sidération en Israël, il a créé l’unité nationale derrière Netanyahou, au moment où celui-ci était confronté à une contestation massive. Le Premier ministre a eu les mains libres pour faire avancer ses projets de la manière la plus brutale. Au nom de l’éradication du Hamas, présenté comme une menace existentielle, l’armée a tué à Gaza au moins 73 000 Palestiniens et en a blessé 183 000, dont une majorité d’enfants. Un génocide facilité par le soutien de l’impérialisme américain et la complicité des puissances européennes.

À Gaza, depuis le cessez-le-feu instauré en octobre 2025, les bombardements israéliens ont continué et ont tué 750 Palestiniens. Israël a établi une zone tampon sur plus de la moitié de la bande de Gaza, délimitée par une ligne jaune qui devient la nouvelle frontière. Les deux millions de Gazaouis, repliés sur l’autre moitié, manquent de tout et beaucoup vivent dans des abris de fortune, sous-alimentés, sans eau vraiment potable, exposés aux intempéries et à la chaleur, entourés de détritus qui propagent les maladies. Israël contrôle une grande partie des terres agricoles, des sources et des points de passage et peut empêcher l’acheminement de l’aide humanitaire. Celle-ci est détournée par des groupes mafieux, dont certains sont armés par Israël. Le Hamas, même affaibli militairement, est loin d’être éradiqué et son implantation dans la société demeure. Il contrôle la partie ouest de l’enclave palestinienne et s’impose à la population par sa police composée de dix mille hommes et ses capacités à organiser la vie quotidienne.

En Cisjordanie, depuis le 7 octobre 2023, le nombre de colons israéliens a augmenté d’une manière inédite. Ils seraient maintenant 180 000 à Jérusalem-Est et 500 000 dans les territoires occupés. Les trois millions de Palestiniens, déjà soumis aux couvre-feux, barrages et contrôles de l’armée, subissent les assauts de colons d’extrême droite fanatisés, violents et armés. En un an, leurs attaques se sont intensifiées, détruisant méthodiquement des villages et des quartiers entiers, avec la complicité active de l’armée israélienne, dont les tirs ont tué plus de 1 000 Palestiniens et blessé 10 000 autres. Dans le même temps, 36 000 Palestiniens étaient expulsés de leurs terres et de leurs maisons. À ces souffrances s’ajoutent les conséquences de la fermeture du marché du travail israélien, qui a privé 140 000 travailleurs de leur salaire. Épuiser la population avec l’objectif de la contraindre à partir est un projet fou poussé par l’extrême droite, qui veut créer les conditions propices à une annexion du territoire.

La colonisation a nourri le terreau sur lequel des partis ultra nationalistes et religieux ont prospéré. Bezalel Smotrich, chef du parti Sionisme religieux et ministre des Finances de Netanyahou, et Itamar Ben-Gvir, chef du parti suprémaciste Puissance juive et ministre de la Sécurité nationale, sont ouvertement partisans d’une annexion de la Cisjordanie, rebaptisée « Judée-Samarie », pour donner une légitimité biblique aux exactions des colons. En s’appuyant sur eux pour constituer sa coalition gouvernementale, Netanyahou n’a pas seulement sauvé son poste, il leur a donné la possibilité de populariser encore leurs thèses racistes, guerrières et annexionnistes.

En définitive, pour Netanyahou et ses alliés d’extrême droite, le 7 octobre 2023 et la réé­lec­tion de Donald Trump en novembre 2024 ont constitué une double opportunité qui leur a permis de donner libre cours à leur agressivité. De son côté, Trump avait rompu en 2017 l’accord sur le nucléaire iranien rejeté par Netanyahou, car il pouvait permettre à l’Iran de s’ouvrir et de se renforcer économiquement. Puis il avait gelé l’aide financière aux Palestiniens, et reconnut Jérusalem comme capitale d’Israël. En 2019, il avait reconnu également la souveraineté d’Israël­ sur le Golan syrien, et, en 2020, celle sur les colonies de Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Sa politique prétendait apporter la paix, dans le cadre des accords d’Abraham, qui normalisaient les relations entre Israël et quatre pays arabes : le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Soudan et le Maroc.

Aujourd’hui, l’idée d’un « Grand Israël » et de l’expulsion des Palestiniens, relayée par Trump et ses représentants, fait des progrès dans les esprits. Aucun pays arabe voisin ne pouvant accepter d’accueillir les déportés palestiniens, un exode au Somaliland, qu’Israël est le premier État à avoir reconnu, est même envisagé. Ainsi, l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, a déclaré sans aucune retenue qu’au nom d’un droit biblique, Israël pouvait prendre possession de la totalité d’un territoire allant du Nil à l’Euphrate !

L’expansionnisme guerrier d’Israël est encouragé par l’impérialisme américain, qui voit en lui son allié le plus fiable pouvant devenir le maître incontesté du Moyen-Orient.

Une population prise dans l’engrenage guerrier

La prolongation de la guerre a fait les affaires de Netanyahou, qui a vu s’éloigner le moment de rendre des comptes à la justice. Massivement contesté avant le 7 octobre 2023 pour un projet de réforme de la justice perçu comme une atteinte aux droits démocratiques, il est parvenu à resserrer les rangs derrière lui grâce à la guerre.

« Il faut finir le travail, éradiquer le Hezbollah, abattre le régime des Mollah, et le peuple israélien vivra en paix. » À partir du 28 février, ce discours repris par l’ensemble des responsables politiques et les chefs de l’armée est passé en boucle sur les plateaux de télévision. Si bien que, selon les sondages réalisés fin mars, 93 % de la population juive israélienne soutenait ces nouvelles guerres, en Iran et au Liban. Sous le coup de la propagande, une grande partie de la population est convaincue qu’Israël combat pour lui assurer la paix. Même si c’est son armée qui attaque en premier, c’est selon elle de la légitime défense. L’usage de la force serait le seul moyen d’assurer la survie du pays.

Pourtant, après la guerre de novembre 2024 menée au Liban contre le Hezbollah, qui a détruit 80 % de son armement et anéanti son commandement, le Hezbollah ne représentait pas une menace sérieuse pour l’État hébreu. Et, selon Joe Kent, le directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme des États-Unis, il n’y avait « aucune preuve d’une menace imminente d’agression iranienne ». D’autant que la guerre israélo-américaine de douze jours avait anéanti l’aviation iranienne et réduit ses capacités nucléaires. Le risque qu’une bombe nucléaire iranienne tombe sur la tête des Israéliens était nul. Mais Netanyahou avait intérêt à ce que la population israélienne pense le contraire afin qu’elle adhère à la poursuite de la guerre.

Le 8 avril, quand les États-Unis ont conclu un cessez-le-feu avec l’Iran, les dirigeants iraniens l’ont conditionné à une trêve au Liban, que Trump a imposée à Netanyahou, sans qu’Israël ait été convié à la table des négociations. Dans une surenchère guerrière, les principaux opposants de Netanyahou, Naftali Bennett, situé à droite et Yair Lapid, au centre, ont qualifié cette trêve avec l’Iran de désastre politique. Unis en vue des élections de l’automne prochain, ils tentent ainsi de se démarquer de Netanyahou et de gagner des points au sein d’une population qui semble souhaiter majoritairement la poursuite de la guerre. Car, malgré les sacrifices, la lassitude de la guerre et la peur de voir ses enfants mourir, elle veut, sans doute, croire encore aux promesses de paix et de sécurité définitive, une fois « le travail fini ».

Un État citadelle pour redessiner le Moyen-Orient

S’appuyant sur ce climat sécuritaire, l’État hébreu a été capable de mobiliser sa population autour d’une armée composée de 169 500 soldats actifs et d’une réserve de 465 000 hommes. Pour une population de 10 millions d’habitants, c’est un effort de guerre considérable, surtout si l’on prend en compte le fait que 2,1 millions d’Arabes israéliens sont écartés du service militaire et que les Juifs orthodoxes en sont, de fait, exemptés.

Dimanche 1er mars, au lendemain de l’attaque israélo-américaine en Iran, Israël a battu le rappel de 100 000 réservistes âgés de 25 à 40 ans, en plus des 50 000 déjà mobilisés sur les fronts du Liban, de la Syrie, de Gaza et de Cisjordanie.

Ces guerres, Israël ne pourrait les mener sans l’aide américaine. Il est le seul État du Moyen-Orient à posséder des chasseurs F-35 et à pouvoir compter sur des centaines de tonnes de matériel militaire expédié par les États-Unis. Quant à l’aide financière, elle s’élève à 3,8 milliards de dollars par an, complétée par l’aide exceptionnelle estimée entre 16 et 22 milliards ces deux dernières années.

Fort du soutien des puissances impérialistes, Netanyahou et sa bande de ministres d’extrême droite peuvent en toute impunité poursuivre leurs objectifs, qui n’ont rien à voir avec la sécurité de la population d’Israël. Le but de cette dernière guerre était d’affaiblir durablement l’Iran pour le transformer en une colonie soumise, à la manière de la Syrie, afin de modifier l’équilibre des forces régionales en faveur d’Israël. La « menace existentielle » est un prétexte pour imposer son hégémonie au Moyen-Orient et redessiner de nouvelles frontières au profit du territoire israélien, y compris par des annexions.

Ainsi, en décembre 2024, l’armée israélienne a profité de la chute du régime de Bachar el-­ Assad, à laquelle elle avait œuvré, pour occuper des territoires en Syrie. Cyniquement, elle s’est posée en défenseur des Druzes contre les exactions des groupes sunnites, pour s’emparer d’une « zone tampon » autour du plateau du Golan syrien, dont l’occupation en 1967 a ouvert la voie à sa colonisation et à son annexion en 1981.

Au Liban, Israël a transposé ses méthodes de guerre éprouvées dans l’enclave palestinienne : bombardements intensifs, invasion terrestre, déplacement de 1,2 million de Libanais, destructions d’infrastructures et d’habitations pour empêcher le retour des habitants. L’armée israélienne, qui n’a cessé de violer le cessez-le-feu de 2024, a aussi poursuivi ses bombardements après la trêve conclue le 16 avril 2026. Après avoir détruit les ponts sur le fleuve Litani, isolant le Sud-Liban du reste du pays, elle occupe cette région sur une profondeur d’une dizaine de kilomètres, en la délimitant par une ligne jaune s’étendant de la Méditerranée jusqu’à la frontière libano-­syrienne. Villes et villages rayés de la carte, troupeaux abattus, systèmes d’irrigation, vergers et oliveraies détruits, tout a été mis en œuvre pour rendre ces terres invivables et empêcher le retour de centaines de milliers de déplacés. Les « zones tampon » établies par Israël sont un enfer pour les Libanais.

En contrôlant une portion du fleuve Litani, Israël a aussi les moyens de le détourner pour alimenter en eau les colonies de Cisjordanie. Des ports de pêche ont été bombardés, et le blocus maritime imposé au Sud-Liban depuis le 2 mars n’a pas été levé. Les frontières maritimes sont aussi un des enjeux de la guerre, les repousser permettrait à l’État hébreu de contrôler des gisements de gaz non exploités situés au large du Liban. Le contrôle de l’énergie et de l’eau n’est pas le seul moyen de pression politique d’Israël. Ainsi, bombarder délibérément les régions chrétienne et sunnite, où s’étaient réfugiés les déplacés majoritairement chiites, supposés acquis au Hezbollah, est un moyen d’attiser les clivages communautaires, et laisse planer un retour à la guerre civile.

La population israélienne, elle aussi, ne ressort pas indemne de ces trente et un mois de guerre : des populations du Nord ont été déplacées, elle connaît la crainte des bombardements, près de mille soldats ont été tués, des milliers blessés, et une partie de la jeunesse mobilisée a été traumatisée par la barbarie de la guerre.

Profits de guerre pour les uns et sacrifices pour les autres

La guerre a également perturbé et réorienté toute l’économie. Le secteur du tourisme s’est effondré, et la suspension des permis de travail de près de 200 000 ouvriers palestiniens de Gaza et de Cisjordanie a fortement affecté les secteurs du bâtiment et de l’agriculture. Dans les entreprises, l’arrivée de travailleurs asiatiques ne compense pas l’absence des réservistes.

Le 30 mars, le Parlement a voté une rallonge de 9 milliards de dollars pour un budget militaire qui atteint 45 milliards. Ce budget profite d’abord aux entreprises de haute technologie et de l’armement. Ainsi, en mars, Elbit Systems, spécialisé dans la fabrication de drones, a annoncé un chiffre d’affaires de 28 milliards de dollars. Israël Aerospace Industries affiche un carnet de commandes de 29 milliards de dollars. Rafael, le spécialiste des antimissiles, qui a mis au point le « dôme de fer », a réalisé la moitié de ses ventes sur le marché international, pour plus de 17 milliards de dollars.

Ces entreprises ont gagné des marchés dans le monde entier. Pour elles, la guerre constitue une publicité à l’échelle planétaire. Elle n’est pas finie, mais les actionnaires de ces grands groupes en sont d’ores et déjà les grands gagnants.

Pendant ce temps, les classes populaires subissent des sacrifices sans fin. Ainsi, Bezalel Smotrich, le ministre des Finances ultraorthodoxe, veut encore augmenter les impôts et tailler dans les budgets de l’éducation, de la santé et des transports publics. L’école publique est privée de moyens, mais Smotrich a pris soin d’accorder une rallonge budgétaire de 652 millions de dollars aux écoles privées qu’il contrôle, et de 252 millions aux institutions ultraorthodoxes pour financer l’implantation de colonies en Cisjordanie.

La mobilisation prolongée des réservistes a plongé dans des difficultés financières un tiers de leurs familles, car leur solde est loin de compenser la perte de salaire.

Augmentation de la précarité, gel des salaires, inflation des loyers, des prix de la nourriture, des transports et des services de base : de nombreuses familles sombrent dans la pauvreté. Plus de deux millions d’Israéliens vivaient sous le seuil de pauvreté en 2024, dont 880 000 enfants, soit plus d’un quart des enfants du pays.

La guerre, facteur d’ordre social et ciment d’une société fragmentée

Israël contribue au morcellement du Moyen-Orient, mais la cohésion de sa propre société n’est qu’apparente. L’union sacrée née de la guerre donne l’illusion que sa population est un bloc dont tous les membres seraient animés par les mêmes idées et les mêmes intérêts. En réalité, la société connaît de multiples fractures : politiques, religieuses et sociales.

Il s’agit d’une société où s’opposent les Juifs d’Israël aux colons juifs des territoires occupés, les laïcs aux religieux suprémacistes. 1,2 million d’ultraorthodoxes cristallisent la colère, car ils poussent à la guerre, alors qu’eux-mêmes ne travaillent pas et sont exemptés du service militaire. Par ailleurs, statuts, emplois et salaires ne sont pas les mêmes si l’on est un Juif venu d’Europe, des pays arabes ou d’Éthiopie, du Soudan ou de l’ex-URSS.

Près de deux millions de Palestiniens de nationalité israélienne sont considérés comme des citoyens de seconde zone, victimes de discrimination en matière d’accès à la santé, à l’emploi et aux services tout en étant essentiels dans certains secteurs de l’économie, à commencer par la santé. Perçus encore plus comme une « menace intérieure », depuis le 7 octobre 2023, ils sont harcelés et une chape de plomb pèse sur eux.

La société israélienne est le théâtre d’une guerre sociale féroce. Le patronat et le gouvernement profitent du climat guerrier pour mettre au pas les travailleurs et imposer leurs conditions. En 2025, des grèves ont, malgré tout, touché le secteur public, notamment les enseignants, en colère contre les coupes budgétaires qui surchargent les classes. « On nous demande de tout donner aux enfants, mais avec l’inflation et les coupes, on peine à payer notre propre loyer et à nourrir notre famille », témoignait l’un d’entre eux.

La guerre est un puissant facteur d’ordre social. On a vu comment la riposte déclenchée après le 7 octobre a mis un terme à huit mois de contestation contre Netanyahou et sa réforme de la justice. Il est vrai que le sort des otages a donné lieu à des manifestations d’ampleur, exprimant une défiance à l’égard de Netanyahou, et une forme d’opposition à l’extrême droite, qui traitait les manifestants de traîtres. Durant deux ans, les manifestations hebdomadaires ont aussi permis à une minorité de dénoncer les atrocités commises à Gaza.

Au sein de l’armée, avant le cessez-le-feu à Gaza, des réservistes ou des engagés ont refusé de rejoindre leur unité ou de participer aux opérations militaires. Ces protestations sont restées certes minoritaires, mais, dans ce contexte belliqueux, il est heureux que certains aient eu le courage de s’opposer à leurs dirigeants.

Après la libération de tous les otages, il a été plus difficile pour les partisans de la paix de dénoncer la politique criminelle de leurs dirigeants. Le 31 janvier à Tel Aviv, ils ont pu réapparaître. Ce jour-là, des dizaines de milliers d’Arabes et de Juifs israéliens ont manifesté contre la mainmise des gangs sur les localités arabes. Ces trafiquants armés rackettent les commerçants et ont tué 250 personnes en 2025 avec la complicité de la police, indifférente au sort d’une population qu’elle méprise. Mais la reprise de la guerre le 28 février a de nouveau étouffé ce mouvement qui tendait à dépasser les divisions communautaires, seule voie porteuse d’espoir.

Des guerres sans issue pour les peuples du Moyen-Orient

La guerre menée par Netanyahou s’insère dans l’offensive bien plus vaste menée par l’impérialisme américain pour contrôler les ressources, les détroits maritimes et ainsi conforter sa position hégémonique au Moyen-Orient. L’expansionnisme guerrier de Netanyahou et de ses ministres d’extrême droite a été un instrument au service des ambitions des États-Unis dans la région. Réciproquement, l’agressivité et l’aventurisme de Trump ont été une opportunité pour Netanyahou, qui a intérêt à la poursuite de la guerre.

Grâce au soutien américain, Israël peut afficher une supériorité militaire écrasante, elle s’impose comme une puissance contre ses voisins arabes, sa guerre est pourtant sans véritable issue. Après deux ans et demi de guerre, bien que le Hamas et le Hezbollah aient subi des pertes sévères, ceux-ci n’ont pas été éradiqués. Au contraire, leur présence au sein de leur population respective demeure. L’État israélien et les États-Unis, en détruisant des pays entiers, en écrasant des peuples, font naître des générations de révoltés qui ne voient pas d’autre issue que de rejoindre les rangs d’organisations proposant de combattre la puissance qui les massacre. On a vu comment la destruction de l’Irak avait fait naître l’organisation de l’État islamique, Daesh.

Transformée en mercenaire pour des intérêts qui ne sont pas les siens, la population israélienne est condamnée à vivre dans un environnement hostile et à supporter le poids de guerres qui ne lui apportent ni paix ni sécurité.

29 avril 2026

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