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Dans le monde
Ukraine-Russie
quatre ans d’une guerre fratricide
L’année écoulée a été la plus meurtrière en Ukraine, depuis ce 24 février 2022 où Poutine lança l’armée russe sur le pays. Et cela bien que, dans le même temps, les États-Unis, la Russie, l’Ukraine et l’Union européenne aient multiplié les initiatives censées ouvrir la voie à un cessez-le-feu.
Depuis un an les sommets entre Trump et Poutine se succèdent, leurs émissaires semblent ne plus se quitter, en présence parfois de leurs homologues européens et ukrainiens. Mais quelle réalité peut bien avoir le mot paix pour les soldats au front ou pour les populations civiles, cet hiver encore privées de chauffage et d’éclairage, qui vivent dans la hantise des missiles et des drones, toujours plus perfectionnés dans l’art de tuer ?
Les raisons de cette guerre
« L’opération militaire spéciale » du Kremlin n’a pas atteint ses objectifs, se félicite Macron. Certes, Poutine n’a pas réussi à prendre Kiev en trois jours, ni à balayer le gouvernement Zelensky, comme le lui promettaient ses généraux. Et le régime russe apparaît embourbé dans cette guerre, dont les conséquences économiques, démographiques et sociales pèsent de plus en plus lourd sur la société russe, répètent médias et gouvernants occidentaux. Mais cette présentation de la situation masque un fait majeur : depuis l’effondrement de l’Union soviétique, voici 35 ans, les puissances impérialistes, États-Unis en tête, n’ont cessé de chercher à détacher l’Ukraine de la Russie. En lui faisant miroiter sa possible intégration à l’OTAN et à l’Union européenne, ils l’ont utilisée comme un pion destiné à contrer la Russie dans son propre pré carré.
En effet, la guerre de 2022, extension à toute l’Ukraine d’un conflit ayant commencé en 2014 dans l’Est industriel, le Donbass, n’a pas éclaté comme un éclair dans un ciel serein. Elle était inscrite depuis des décennies dans la politique de l’impérialisme visant à affaiblir la Russie, et cela sans prendre de risque, puisque c’étaient l’Ukraine et sa population qui se trouvaient en première ligne.
L’ignorer serait se condamner à ne rien comprendre au drame qui se déroule à l’est de l’Europe, selon un scénario que jusqu’au dernier moment la plupart des Russes et des Ukrainiens jugeaient impossible. Comment deux peuples, qui vivent entremêlés depuis des siècles, qui partagent une même culture, une même histoire, voire une même langue, dont de nombreuses familles ont des membres de part et d’autre d’une frontière qui n’avait jamais vraiment existé, auraient-ils pu se combattre ? Et pour quoi ?
Ceux qui parlent de paix, tout en chérissant la guerre
Si les négociateurs du Kremlin sont dépeints comme ne voulant céder sur rien, certains médias ont souligné que, en marge des pourparlers de paix à Genève, en Floride ou à Doha, se négocient des accords économiques bilatéraux massifs entre la Russie et Washington. L’été dernier, à peine Trump avait-il étendu la main sur les « terres rares » d’Ukraine que Poutine lui avait signalé que la Russie en possédait bien plus et qu’elle était prête à conclure des contrats d’exploitation commune avec des firmes américaines. En coulisse du sommet Trump-Poutine en Alaska, le géant pétrolier Exxon n’avait-il pas repris langue avec son partenaire russe pour exploiter des gisements gaziers géants dans l’île de Sakhaline ? Ce n’était que des mises en jambe. Depuis, les négociations tournent autour de l’invitation russe faite aux firmes américaines de coexploiter les richesses en gaz, pétrole, cuivre, titane, nickel, lithium, etc., de l’Arctique, et de lancer des projets communs dans l’aviation et le nucléaire. Selon l’agence économique Blomberg, ce « paquet » pèserait 12 000 milliards de dollars.
Ce sont des projets, qui restent conditionnés à la levée des sanctions économiques contre la Russie. Mais leur ampleur explique sans doute en bonne part pourquoi Trump fait autant pression sur son « allié » Zelensky pour qu’il accède aux exigences de Moscou. Et aussi, car il n’a pas qu’un fer au feu, pourquoi les satellites américains continuent à fournir des renseignements indispensables à l’armée ukrainienne : il ne s’agirait pas de la laisser en tête à tête avec des Européens, alliés mais concurrents des États-Unis.
Pour ce quatrième anniversaire de la guerre, les alliés européens de l’Ukraine l’ont à nouveau assurée de leur soutien contre Moscou, mais sans que cela débouche sur autre chose que l’habituel statu quo quant à un éventuel accord de paix.
Chasse au pactole
Si les Européens ont pris la relève des Américains pour les fournitures d’armes à l’Ukraine, ils sont bien en peine d’assurer sa sécurité face à la Russie, alors qu’ils le clament haut et fort. D’abord, ils n’auraient pas assez de militaires à envoyer sur le terrain, et de surcroît l’Allemagne et la Pologne ne veulent pas en entendre parler. Et puis, finalement, l’actuel statu quo fait bien l’affaire de la France, du Royaume-Uni, de l’Allemagne qui sont devenus les principaux pourvoyeurs d’armes de Kiev. Leurs états-majors et leurs industriels de l’armement ont, dans l’Ukraine telle qu’elle est, un terrain d’exercice XXL pour développer leurs engins de mort, pour mettre au point de nouvelles techniques tels les drones. C’est aussi une vitrine géante pour exporter leur savoir-faire guerrier. Alors pourquoi pousseraient-ils à la conclusion de la paix, quand la guerre réclame toujours plus de chair à canon, donc de canons, drones, etc., made in France ou in Germany ?
Certes, Kiev n’a pas les moyens de poursuivre cette guerre. Mais ses « alliés » se font un plaisir de lui ouvrir une ligne de crédit permanente, via le FMI ou les institutions financières européennes. Personne n’ignore que, de quelque façon que se termine ou pas cette guerre, Kiev ne pourra jamais rembourser ces sommes monstrueuses. Mais, outre que cela fait d’ores et déjà les beaux jours des prêteurs occidentaux – avec la garantie de leurs États – cela place ces mêmes États en meilleure position pour « l’après », quand il s’agira de reconstruire ce pays dévasté. La dernière estimation évalue ce marché à 400 milliards de dollars !
Et dans les milieux patronaux, on ne se cache pas de lorgner ce pactole. Le 30 janvier, une note internationale du Groupe Crédit Agricole, neuvième banque mondiale en termes d’actifs, titrait sans détour : « Renforcer la contribution de l’Ukraine à la croissance du Groupe en Europe. » Nul besoin comme au JT de 20 heures de parler de démocratie, de courage de tout un petit peuple et de valeurs européennes, la note va droit au but : « Notre objectif est d’augmenter notre part de marché dans l’agriculture, le crédit automobile et les technologies de l’information. Et bien sûr, nous souhaitons jouer pleinement notre rôle dans le processus de reconstruction de l’Ukraine. » Se tailler une part d’un gâteau de 400 milliards de dollars, cela motive. « Bien sûr. »