1916 : la boucherie de Verdun25/02/20262026Journal/medias/journalnumero/images/2026/02/une_3004-c.jpg.445x577_q85_box-0%2C7%2C1265%2C1644_crop_detail.jpg

il y a 110 ans

1916 : la boucherie de Verdun

Il y a 110 ans, le 21 février 1916, commençait la bataille de Verdun. Elle n’allait prendre fin que dix mois plus tard, le 19 décembre, avant de rester l’une des plus meurtrières de la Première Guerre mondiale. À Verdun, plus de 700 000 soldats français et allemands allaient être tués ou blessés.

La lutte féroce pour le partage des colonies et le pillage de la planète débouchait sur une boucherie mondiale. Depuis août 1914, les deux principales puissances coloniales, la France et le Royaume-Uni, alliés à la Russie impériale et autocratique, affrontaient l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Celles-ci avaient été rejointes en octobre par l’Empire ottoman et, en mai 1915, l’Italie s’était jointe au camp anglo-français

Le 21 février 1916, l’armée allemande lança une attaque d’une très grande violence. On compta une centaine de morts à chaque heure de combat. Un million d’obus furent tirés dès le premier jour. Durant toute la bataille, plus de 60 millions d’obus allaient ravager un petit territoire, une moyenne de six obus au mètre carré. Des villages entiers allaient être rasés.

Un carnage

Henri Laporte raconte dans son journal l’enfer de feu et d’explosions. « Le 13 avril, nous restions six de notre pauvre compagnie, six sur cent trente environ. »

Les soldats durent aussi endurer la boue des tranchées, le froid, le manque de ravitaillement. Dans ses Carnets de guerre, le tonnelier Louis Barthas décrit l’horreur, « la chair humaine […] broyée, déchiquetée ; […] partout on ne voyait pas de cadavres mais on devinait leur présence, cachés sans doute dans des trous d’obus proches avec un peu de terre dessus, par des relents de chair corrompue ». « L’ouragan passé, nous n’avons retrouvé dans une mare rouge qu’une tête, quelques restes de membres au fond d’un trou d’obus. […] C’est tout ce qui restait de notre pauvre camarade », relatait un journal des tranchées, Le Poilu du 37, en mai 1916. Vu l’intensité des combats, l’état-major français dut décider d’envoyer ses unités à tour de rôle, ce que les soldats appelèrent le tourniquet. Les soldats restaient huit jours au front puis les survivants étaient relevés. Sur environ 90 divisions françaises, 73 passèrent ainsi à Verdun.

Entre février et mars 1916, les troupes allemandes conquirent quelques kilomètres carrés et quelques forts tels que Douaumont ou Vaux. Puis elles durent s’arrêter. En octobre et novembre de la même année, les troupes françaises, parties à l’offensive, reprirent une partie du territoire perdu. Le bilan au bout de dix mois fut donc nul.

La faillite de l’internationale socialiste

Encore 110 années après, la bataille de Verdun est exaltée, en France, comme la « mère des batailles », ayant montré que les soldats étaient prêts à mourir pour la patrie. La réalité est bien différente.

Au déclenchement de la guerre, deux ans auparavant, en 1914, des millions de travailleurs, de part et d’autre des frontières, étaient regroupés dans des partis socialistes et des syndicats sous la bannière de la Deuxième Internationale qui proclamait que les travailleurs de tous les pays devaient s’unir pour empêcher une telle catastrophe. Le cri de ralliement était alors « Guerre à la guerre ». L’Internationale socialiste avait défini une politique pour la classe ouvrière en cas de guerre. Sur proposition de Rosa Luxemburg et de Lénine, dès 1907, le congrès de Stuttgart avait proclamé : « Au cas où la guerre éclaterait […], [les travailleurs] ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. »

Mais en août 1914, la direction de la l’Internationale socialiste se montra incapable de jouer son rôle. Au contraire les deux principaux partis socialistes, en France et en Allemagne, capitulèrent devant leur propre bourgeoisie en votant les crédits de guerre, livrant la classe ouvrière à la caste des généraux et la laissant sans boussole face à la pression patriotique.

La montée du rejet de la guerre

Malgré cela, malgré le désarroi ressenti par des milliers de militants socialistes durant les premiers mois, les idées opposées à la guerre, et la conscience de la responsabilité des gouvernements dans son déclenchement, commencèrent à resurgir et à se diffuser.

« On a envoyé sans raison des hommes mourir ; je reviens de Verdun, le général de la 3e Armée m’a déclaré que le gouvernement de Verdun nous avait fait attaquer des points sans intérêt et n’avait pas compris les ordres », écrivait dans son journal Abel Ferry, un sous-lieutenant, ancien sous-secrétaire d’État. Ce sentiment de rejet d’une guerre interminable et de généraux envoyant pour rien les soldats à l’abattoir contribua à déclencher parmi les soldats des réactions d’insubordination, ou des désertions auxquelles les états-majors tentèrent de mettre fin par des exécutions pour l’exemple. Un an plus tard, Pétain allait s’illustrer tout particulièrement dans cette répression. Mais les yeux de millions de soldats englués dans la boue des tranchées commençaient à s’ouvrir, d’autant que nombre d’entre eux avaient été des militants socialistes avant la guerre. En France, la Chanson de Craonne, antimilitariste et anticapitaliste, apparue en 1915 et interdite par la hiérarchie militaire, était chantée clandestinement sous le nom de Chanson de Verdun. Si elle exprimait le désespoir des soldats, elle témoignait aussi de leur colère et de leur conscience de la véritable nature de cette boucherie dans laquelle les pauvres s’entretuaient pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs. Ainsi dit le dernier refrain : « Ceux qu’ont le pognon, ceux-là reviendront, car c’est pour eux qu’on crève. Mais c’est fini, nous, les troufions, on va se mettre en grève. Ce sera vot’tour messieurs les gros, de monter sur le plateau. Si vous voulez faire la guerre, payez-la de votre peau. »

À l’arrière, dans les usines d’armement, des grèves éclatèrent dès 1916, contre l’énormité des bénéfices de guerre, comme celle déclenchée par les ouvrières de l’usine de Dion à Puteaux en juillet 1916. Puis, en 1917, sur le front, des mutineries éclatèrent. En Russie, la révolte contre la guerre déboucha en février 1917 sur une révolution qui allait ébranler le monde, indiquant à l’humanité la voie pour sortir de la barbarie capitaliste dont Verdun était une illustration.

Malheureusement, plus d’un siècle après, cette barbarie est toujours là et toujours aussi meurtrière.

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